LA BOUTEILLE

PLANCHE I. La bouteille entre pour la première fois dans la famille. Le père invite la mère à en boire un verre.

PLANCHE II. Les habitudes d”ivrognerie du père l’ont fait chasser de tout emploi. Il met les vêtements de la famille en gage, et une partie du prêt sert à remplir la bouteille.

PLANCHE III. Les dettes se sont accumulées. Les marchands ont perdu patience : on saisit les meubles. Le père demande l’oubli de ses chagrins à la bouteille.

PLANCHE IV.Incapable de tout travail, repoussé partout, le père n’est plus d’aucun secours pour la famille. Sa femme et ses enfants sont réduits à la mendicité, et c’est avec les aumônes qu’il remplit la bouteille.

PLANCHE V. Le froid, la misère, la faim, font mourir le plus petit enfant. Le père cherche des consolations dans la bouteille ; il est ivre et triste. La mère, assise, se couvre le visage et pleure. La jeune fille pleure aussi près du petit cercueil. Son frère en haillons, près de la cheminée, parait souffrir de la faim.

PLANCHE VI. Ivre, furieux, le père brise les meubles et frappe la mère. Les enfants s’attachent à lui et le supplient pour arrêter ses coups. Une voisine, attirée par les cris, regarde avec effroi l’horrible scène.

PLANCHE VII. Un jour, le misérable a frappé sa femme avec la bouteille et l’a tuée. On l’arrête.

PLANCHE VIII. La bouteille a consommé son œuvre. Elle a tué le petit enfant et la mère; le père est devenu fou : le voilà pour toujours enfermé dans une maison d’aliénés. Les deux autres enfants sont tombés dans la misère et le vice.

[The Bottle, In eight plates, Price one shilling, by George Cruikshank. 1847.]

PRÉJUGÉS DES ANCIENS SUR QUELQUES ANIMAUX

Le caméléon

Une fable accréditée par les anciens sur le caméléon est que cet animal ne vit que d’air. Voilà une singulière propriété, et qui serait bien à envier. Il aspire l’air avec délices, il lui ouvre tout son corps, il s’en gorge, il s’en remplit, et ce délicat soutien lui suffit. Pline admire d’autant plus cette particularité qu’il assure que la nature n’a concédé à aucun autre animal un pareil privilège. « Cet animal, dit-il, est le seul qui ne boive ni ne mange ; seulement il hume l’air, se tenant debout, et ne vit d’autre chose. » Il est difficile de voir au juste ce qui a pu donner naissance à une si singulière opinion ; mais il est certain, par le témoignage d’une multitude d’auteurs anciens, tels que Solin, Ovide, Stobée, saint Augustin, qu’elle a été fort répandue. Peut-être s’est-on confirmé dans cette opinion par une habitude remarquable du caméléon : c’est que, lorsqu’il aspire l’air, comme ses poumons sont très développés, l’air semble lui remplir tout d’un coup tout le corps ; comme s’il se versait dans ses intestins et dans son estomac. Il faut ajouter à cela que le caméléon, comme la plupart des reptiles, qui ont peu de sang et un sang froid, peut supporter le jeûne très longtemps sans paraître en souffrir beaucoup. Mais en cela il ne s’écarte en rien des crapauds, des tortues, même de certains serpents qui jouissent également à un degré éminent de cette faculté. Néanmoins, il a fallu des expériences positives pour détromper le vulgaire. Belon, en ouvrant quelques-uns de ces animaux, constata que leur estomac était habituellement rempli de petits insectes. Peiresc lui-même jugea encore nécessaire de faire des expériences de ce genre-là sur les caméléons, et publia qu’il en avait vu boire et manger. On sait maintenant très bien que le caméléon se nourrit d’insectes qu’il va poursuivre sur les arbres et qu’il saisit de fort loin avec sa langue, qui est gluante à l’extrémité et qui se darde hors de sa bouche à une distance presque égale à la grandeur de son corps.
Une autre histoire sur le caméléon, aussi fabuleuse que la précédente, mais moins extravagante cependant, en ce qu’elle se justifie au moins par certaines apparences de vérité, c’est que cet animal se teint de la couleur des objets qui l’environnent. Et c’est en vertu de cette croyance que le peuple a fait du caméléon l’emblème du courtisan. Il est incontestable qu’il y a en effet, à cet égard, quelque chose de fort extraordinaire chez le caméléon : c’est que cet animal change à volonté de couleur, soit dans toute l’étendue de son corps, soft dans quelques parties seulement. Il est tantôt presque blanc, tantôt jaunâtre ou verdâtre, tantôt rouge, rouge foncé, violet et presque noir. Il suffit d’exciter sa colère pour lui voir prendre ces dernières nuances, de le mettre dans un endroit froid et obscur pour le voir blanchir. Cette dernière circonstance prouve assez que s’il change de couleur, ce n’est pas par le reflet des lieux ou pour se mettre en harmonie avec la nuance qui l’entoure. En effet, cette singulière variation dépend simplement de l’état de calme ou d’agitation de l’animal. C’est surtout l’étendue avec laquelle elle se développe qui mérite particulièrement l’attention ; car si l’on ne considère que la faculté du changement de couleur, il est certain qu’elle est commune à beaucoup d’autres animaux, et à l’homme lui-même, dont la figure, suivant les passions qui agitent son âme, devient tantôt pâle, tantôt jaune, tantôt rose ou rouge. Les naturalistes ont cru pendant longtemps que ces changements de couleur étaient dus, chez le caméléon comme chez l’homme, au simple mouvement du sang. « La grandeur du poumon des caméléons, dit M. Cuvier, est probablement ce qui leur donne la propriété de changer de couleur. Leur poumon, en effet, les rend plus ou moins transparents, contraint plus ou moins le sang à refluer vers la peau, colore même ce fluide plus ou moins vivement, selon qu’il se remplit ou de vide ou d’air. » Des observations plus récentes et plus attentives paraissent prouver que le phénomène en question est sans aucune relation avec le jeu du poumon, et provient de la structure même de la peau, qui renferme diverses matières colorantes qui peuvent, à la volonté de l’animal, se témoigner à la superficie ou se dissimuler. En résumé, on peut donc dire que le caméléon change en effet facilement de couleur, mais avec une certaine indépendance de son entourage.

[Le Magasin Pittoresque, 1870. Illustration : Histoire Naturelle de Lacepede, 1804 ]

COIFFURES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Caricature de la fin du dix-huitième siècle

Quand on voit avec quelle simplicité les femmes se coiffent aujourd’hui, on a peine à comprendre comment, sur la fin du dernier siècle, elles avaient été amenées à donner à leur coiffure des formes si extraordinaires et si démesurées. L’art d’un perruquier ordinaire ne leur suffisait plus, et il fallait y joindre celui du serrurier pour ajuster tous les ressorts de ces machines énormes qu’elles portaient sur la tête.
La caricature s’était emparée de cette mode ridicule, et en avait fait justice. Celle que nous donnons fut accompagnée de bien d’autres. On représenta les femmes ainsi coiffées, suivies de maçons et de charpentiers pour agrandir les portes par où elles devaient passer. On eut l’idée aussi de cacher de la contrebande sous ces gigantesques chignons, et de les faire ouvrir par les commis aux barrières, qui en tiraient des provisions suffisantes pour garnir un marché.
Cependant il ne faut pas trop reprocher aux femmes cet attirail incommode qu’elles entassaient sur leur front ; les hommes leur en avaient donné l’exemple, et, avant qu’elles n’inventassent an dix-huitième siècle toutes ces modes exagérées, l’autre sexe en avait fait autant au dix-septième siècle.
Sous Louis XIII, les hommes portaient des calottes ; l’idée vint d’y joindre des cheveux postiches pour déguiser l’absence des cheveux naturels ; puis on parvint à faire tenir les cheveux postiches sans calotte, et alors la perruque fut trouvée. Cette invention fut déclarée admirable ; et Louis XIV était encore bien jeune lorsqu’en 1656 il créa trente-huit charges de barbiers perruquiers qui avaient le privilège exclusif de l’exploiter. Elle prospéra rapidement. En 1673, Louis XIV institua deux cents nouvelles charges. Jusqu’alors, les rois de France et les gentilshommes s’étaient distingués par la barbe et par la moustache. Louis XIV ne garda plus qu’un léger filet au-dessous de la lèvre inférieure ; mais il remplaça l’ornement qui manquait au bas de la figure par celui qu’il ajouta sur le haut, et la perruque devint le signe de la noblesse.
Les perruquiers ne cessaient pas d’imaginer de nouvelles modes pour se rendre plus importants, et de s’éloigner toujours plus de la simplicité de la nature. Après avoir inventé la perruque, ils inventèrent la poudre. Louis XIV ne pouvait souffrir cette dernière création ; peut-être voyait-il, dans ces frimas artificiels qu’on voulait jeter sur sa tête, l’image de la vieillesse qui lui était odieuse, et dont il se défendit jusqu’au bout. Ce ne fut qu’à la fin de sa vie qu’il consentit à ce qu’on le poudrât un peu, de manière à ne le blanchir que légèrement. Mais Louis XV porta dès l’enfance cette poudre, symbole de vétusté, que son aïeul avait toujours repoussée.
Les femmes conservèrent longtemps plus de simplicité dans leurs coiffures. Sous Louis XIV, elles n’avaient ni perruque ni poudre : sous Louis XV, elles se poudrèrent ; mais elles gardèrent leurs cheveux très bas par devant, de manière que leur front dominat et restât découvert.

Ce n’est guère qu’à partir de l’avènement de Louis XVI que les coiffures des femmes prirent ces accroissements bizarres dont nous parlions en commençant ; et une fois que cette mode fut prise, elle ne connut plus de bornes : elle changea avec une rapidité merveilleuse, non pas pour se corriger, mais, au contraire, pour prendre des développements toujours plus singuliers et plus extravagants. La nomenclature de toutes ces coiffures est par elle-même fort curieuse. Les noms qu’on leur donnait venaient quelquefois de leur forme, comme ceux-ci : le hérisson à quatre boucles, le parterre galant, le pouf à la chancelière, le pouf à droite, le pouf à gauche, le bonnet à la fusée, le casque à la Minerve ou à la dragonne, la Phrygienne, la Dauniène, la coiffure au Colisée, à la laitière, à la baigneuse, à la marmotte, à la dormeuse, à la paresseuse, à la paysanne, aux clochettes, aux aigrettes, au fichu, la corbeille, le croissant, la Circassienne, l’Orientale, le bandeau d’amour, le chapeau en berceau d’amour orné de fleurs. Quelquefois aussi ces noms étaient empruntés à des événements, comme le chapeau à l’anglaise, à l’américaine, à la Voltaire, à la victoire ; quelquefois encore, aux succès de théâtre, comme la Gabrielle de Vergy, la Cléopâtre, l’Eurydice, le bonnet à la Raucour.
On ne se bornait pas à faire des pyramides de cheveux, comme dans la caricature que nous donnons ; on jetait encore par-dessus tous ces crochets, ces poufs, ces chignons et ces tapis, des rubans en quantité, des fleurs, des fichus, des chapeaux, des bonnets, qui étaient construits en même temps que la chevelure, et qui avaient l’air d’un véritable étalage de marchandises de toute espèce. La révolution, qui déracina les tours de la Bastille, fit crouler aussi celles qu’on avait amoncelées sur la tête des femmes.

Magasin pittoresque, décembre 1937. Illustration : L’art de la coëffure des dames françoises, avec des estampes, où sont représentées les têtes coëffées… Par le sieur Legros, 1767.

LE TOUR DU MONDE EN BICYCLETTE

DE SAINT-PETERSBOURG A PARIS EN VÉLOCIPEDE. Un épisode du voyage du lieutenant MARTOS.

Le vélocipède deviendra bientôt le courrier à mode. Les exploits de toutes sortes accomplis sur la bicyclette ne nous étonnent plus guère ; pourtant l’un des derniers dont il soit fait mention mérite d’attirer la curiosité. Il s’agit ici d’un voyage accompli par un jeune lieutenant de l’armée impériale russe, à peine âgé de vingt-deux ans, qui a parcouru la distance de St-Pétersbourg à Paris en trente jours, soit à une vitesse d’environ quatre-vingts kilomètres par jour.
Le lieutenant Martos n’a eu que peu d’aventures sur sa route : les chiens furent ses pires ennemis ; et deux fois en Allemagne, à Gerfeld et à Witten, il dut user du couteau pour s’en débarrasser. Après avoir visité Paris, Londres et l’Écosse, le lieutenant Martos retournera en Russie par le même moyen de locomotion.
C’est un grand jeune homme, blond et mince, mais doué d’une force musculaire peu commune : ses jambes sont, paraît-il, aussi dures qu’une barre de fer.

D’après les observations faites, les bicycles mettent en moyenne sept heures dix-neuf minutes, et les tricycles sept heures cinquante-huit minutes, pour parcourir en bon chemin ordinaire une distance de 160 kilomètres en mesures françaises.
Mais cette rapidité peut être considérablement dépassée.
Une telle vitesse, unie à la légèreté du vélocipède, fait de cet instrument une sorte de petit chemin de fer individuel et portatif, précieux dans toutes les occasions où la rapidité de communication est essentielle.
De là son application à la guerre.
Mais l’usage du vélocipède a été étendu à bien d’autres services.
Dans plusieurs villes de Suisse, d’Allemagne et d’Angleterre, les commissionnaires, munis de petits tricycles, transportent pour le compte des commerçants les marchandises qui ne sont ni trop lourdes ni trop encombrantes.
À Londres, on a tenté une application bien plus originale : l’officier central de police a formé des escouades d’agents montés sur des bicycles.

Ce qui fait du vélocipède un instrument de locomotion unique, c’est son individualisme, c’est que celui qui le monte n’a besoin de rien ni de personne, qu’il emporte avec lui sa force motrice dans ses jambes.
Comment, par exemple, s’il lui avait fallu s’embarrasser d’un instrument encombrant, un Américain, M. Stevens, eût-il accompli le tour de force qu’il a récemment effectué ?
M. Stevens a tout simplement fait le tour du monde sur un modeste bicycle.
Muni pour tout bagage d’une petite valise et d’un revolver, il a traversé la France, l’Allemagne et la Hongrie, puis Constantinople, Erzeroum, Téhéran, l’Afghanistan et l’Inde, pour finir son voyage par la Chine.
Dame ! ce n’a pas été sans périls ni fatigues, et le voyageur n’a pas toujours couché dans un bon lit. Plus d’une fois, il a dû passer la nuit roulé dans sa couverture, sur le sol, à côté de son « cheval de fer ». Sans compter que les populations visitées n’accueillaient pas toujours galamment cet étrange cavalier. Au Japon, cela allait encore : les paysans avaient entendu parler du vélocipède par les nombreux Japonais élevés en France et ne s’étonnaient pas trop. Mais, en Chine, il fut souvent accueilli à coups de pierres par les indigènes, qui le prenaient pour un mauvais esprit.

M. Stevens est pourtant parvenu au bout de son entreprise, et il a aussi prouvé que le vélocipède pouvait passer partout. Il mentionne même ce fait curieux que la route est facile au cœur même de l’Asie, parce que les chemins y sont aplanis et durcis par les pieds des chameaux. C’est ainsi qu’il a pu faire plusieurs fois dans sa journée plus de 100 kilomètres.
Une vitesse fort présentable quand il s’agit de centres à peu près barbares, où le chemin de fer n’a pas pénétré.
Qui sait si le vélocipède n’est pas appelé à jouer un rôle important dans les grandes explorations terrestres, et s’il ne deviendra pas l’instrument de la conquête des continents inconnus ?

[Le Grand almanach de la famille chrétienne, 1892, source Gallica. Illustration de M. Stevens extraite de Around the world on a bicycle, tome 1 : “From San Francisco to Teheran”, 1887.]

UNE OGRESSE

Dans la soupière était placée la tête.

Un crime horrible a été commis ces jours-ci, en Russie, dans le village de Subotswk, de la circonscription de Wilkomir. Une vieille villageoise a égorgé un enfant de trois ans, et dépecé son corps en menus morceaux. Puis elle en fit un mets et invita le père, la mère et quelques parents du pauvre petit à dîner chez elle.
Ceux-ci se rendirent dans la demeure de la vieille femme, y mangèrent avec plaisir ce que leur amie leur offrit.
Mais au dessert, une surprise horrible les attendait. La vieille apporta une soupière recouverte et dit à ses invités : 
« Voulez-vous savoir ce que vous avez mangé ? Regardez ! » 
Elle éclata de rire et souleva le couvercle. Dans la soupière était placée la tête exsangue de la petite victime.La scène qui suivit fut de celles qui ne peuvent se décrire.

[Les Faits-Divers Illustrés, N°121, 213 février 1908, source Gallica.]

PHYSIOLOGIE DU BAS BLEU (1/10)

CHAPITRE PREMIER
Du Bas-Bleu en général

Molière les appelait des femmes savantes ; nous les avons nommées Bas-Bleus. Pourquoi ? Je n’en sais rien et je ne m’en occupe guère.
Mais j’aime ce nom, qui ne signifie absolument rien, par cela seul qu’il dénonce cette espèce féminine par un mot du genre masculin. Tant que la femme reste blanchisseuse, actrice, couturière, danseuse, cantatrice, reine, on peut écrire grammaticalement parlant : elle est jolie, elle est fine, elle est adroite, elle est bien tournée, elle a une grâce ravissante, elle est d’une beauté parfaite. Mais, du moment qu’une femme est Bas-Bleu, il faut absolument dire d’elle : il est malpropre, il est prétentieux, il est malfaisant, il est une peste. Cependant le Bas-Bleu est femme ; il l’est même plus qu’une autre ; et comme il joint à cela un esprit professoral, il est d’ordinaire très empressé d’en donner les preuves à qui les lui demande – les preuves de la féminité. Quelques philosophes prétendent qu’on peut aussi considérer cette démonstration comme une preuve d’esprit. À ce compte, il n’y aurait plus de femmes bêtes. Revenons aux Bas-Bleus.
Il y a des Bas-Bleus de tous les âges, de tous les rangs, de toutes les fortunes, de toutes les couleurs, de toutes les opinions ; cependant ils se produisent d’ordinaire sous deux aspects invariables, quoique très opposés. Ou le Bas-Bleu a la désinvolture inélégante, prétentieuse, froissée, mal blanchie, des Dugazons de province ; ou il est rigidement tiré, pincé et repassé comme une quaqueresse. Quant à ce milieu parfait qui est l’élégance, le Bas-Bleu n’y a jamais pu atteindre. Quand les femmes Bas-Bleus sont belles, le dramatique de leur costume les trahit : elles ont des chevelures pleines de tragédie et de pensées mélancoliques ; lorsqu’elles ont été belles, l’audace des échancrures du corsage les décelle, et le turban couronne ces sultanes d’un public idolâtre ; quand elles sont vieilles, elles caparaçonnent leurs bonnets comme des chevaux de porteur d’eau à la mi-carême ; elles nagent dans des flots de ruban. À aucun âge le Bas-Bleu n’a su choisir un chapeau ; il n’a su le mettre, quand, par hasard, on le lui avait choisi : c’est toujours par la tête que le ridicule perce.
Indépendamment de ces signes extérieurs, le Bas-Bleu a des habitudes qui le font aisément reconnaître, soit chez lui, soit au-dehors. La chambre du Bas-Bleu est d’ordinaire assombrie par une foule de rideaux ; que ce soit un magnifique d’Aubusson ou un jaspé du dernier ordre, il y a toujours un tapis dans la chambre du Bas-Bleu ; des portraits et des médaillons pendent à son mur ; il place sur son bureau le buste de quelque grand homme dont il fait son Apollon. Une foule de livres disséminés errent sur les chaises, sur la cheminée, sur les étagères ; mais aucun n’a le moindre rapport avec l’ordre d’idées auquel s’adonne le Bas-Bleu : tel qui écrit sur les étoffes de madame Gagelin, les chapeaux de mademoiselle Alexandrine, oublie à son chevet un Milton ou un Chateaubriand. L’un des meubles les plus précieux du Bas-Bleu est son cachet. Le cachet, c’est la pointe du couplet de vaudeville, c’est l’épigraphe qui révèle toute la pensée mystérieuse d’une lettre, c’est souvent tout l’esprit du Bas-Bleu gravé d’avance sur argent doré. En voici quelques exemples. Un œil de chat avec ces mots alentour : Je vois dans l’ombre ; un enfant tenant une branche de laurier, s’écriant : Je grandirai ; une colombe seule roucoulant : J’attends qu’il vienne.
Un Bas-Bleu qui possédait autant de devises que M. Lablache possède de tabatières, ayant permis à un jeune Normand de rechercher sa main et son cœur, lui avait écrit un tendre aveu cacheté de l’allégorie suivante : une plume dans une main qui écrit ; ce petit tableau était accompagné de ces trois mots : légère, mais prise. Le jeune Normand ne voulut pas demeurer en reste avec le jeune Bas-Bleu, et sa lettre était cachetée d’un énorme pavé avec cette légende : une demoiselle l’a fixé.
Hors de chez lui, le Bas-Bleu a aussi des habitudes qui le désignent aisément à tout œil exercé. Lorsqu’il marche dans la rue, ou bien il va les yeux baissés, et d’un pas lent et mélancolique, et alors il médite ou compose ; ou bien il va la tête haute, l’œil haletant et agité, la lèvre entr’ouverte, et alors il s’impressionne, il s’inspire, il prépare : dans ces occasions, le regard est quelquefois doux et incertain, d’autres fois fixe et ardent : c’est selon que l’élégie préoccupe sa tête rêveuse, ou que l’ode fait bouillonner la lave de son génie. Le Bas-Bleu a ses jours de colombe et ses jours d’aigle.
Le Bas-Bleu fait rarement ce qu’on appelle des visites, si ce n’est lorsque, jeune encore (je parle de la jeunesse du Bas-Bleu comme Bas-Bleu, et, en ce cas, elle peut commencer indifféremment à vingt ans ou à cinquante), lorsque jeune encore, dis-je, il sollicite le placement d’un manuscrit qui est, selon les circonstances, sa première espérance ou sa dernière ressource.
Nous n’aborderons pas ici les allures du Bas-Bleu dans le monde, parce que, comme celles de certains animaux, elles diffèrent essentiellement selon les régions où il vit. Je vais les parcourir en détail, depuis le sommet le plus aristocratique jusqu’au plus bas échelon.

[Physiologie du Bas-Bleu, par Frédéric Soulié, vignettes de Jules Vernier, 1841.]

LES LOUPS NE SE MANGENT PAS ENTRE EUX

Les méchants s’entendent et ont soin de ne pas se nuire entre eux. Les Italiens disent : Il lupo non mangia della carne di lupo. « Le loup ne mange pas de la chair de loup. »
Voici l’explication qu’on trouve de notre proverbe dans le Traité de la chasse du loup, à la suite de la Véneriede Jacques de Fouilloux : « Quand les loups estant en chaleur suivent la louve, ils exercent cruellement leur férité les uns contre les autres ; hors de là, ils s’entr’aiment, s’entr’entendent et s’entre-suivent comme font larrons en foire. »
Les Latins disaient : Canis non est caninam. « Le chien ne mange pas de la chair de chien.» Proposition plus exacte que celle par laquelle on l’a remplacée, car Buffon assure que les loups s’entre-dévorent et que, si l’un d’eux est grièvement blessé, ils le suivent à la trace de son sang et s’attroupent pour l’achever. Il ajoute qu’il n’y a que le loup qui mange volontiers du loup.
Les Italiens ont encore le proverbe suivant : Il lupo mangia ogni carne e lecca la sua. « Le loup mange de toute chair et lèche la sienne. » Je ne sais s’il faut le prendre pour une confirmation ou pour une réfutation du premier, mais la vérité exige qu’il soit pris dans le sens conforme à l’opinion exprimée par Buffon et par tous les naturalistes.
Les deux hommes-loups, si drolatiquement dessinés par Grandville, sont deux chicanoux de la pire espèce, hurlant à qui mieux mieux dans le prétoire, l’un pour les intérêts de Jean, l’autre pour ceux de Pierre, et, hors de là, déposant leur feinte colère, se pressant les mains, rapprochant leurs museaux, devant la porte d’un restaurant où ils vont s’attabler amicalement, à la grande stupéfaction de Pierre et de Jean, dont la figure bouleversée, à l’aspect inattendu de ce qui se passe, témoigne qu’ils ont bien compris que, sans prendre part au repas, ils seront obligés de payer l’écot.
Cette scène me paraît être la mise en œuvre de l’opinion exprimée, en Auvergne, contre les avocats, dans une phrase proverbiale que voici : « Quand ils plaident, vous croiriez qu’ils vont se mordre et s’avaler ; mais en quittant l’audience, ils vont dîner ensemble et manger l’argent du pauvre plaideur. »

[Cent proverbes, illustrés par Grandville, textes de Trois têtes dans un bonnet, Nouvelle édition revue et augmentée pour le texte par M. Quitard, vers 1870.]

LA GRISETTE (2/2)

Nicolas Eustache Maurin, La Chaumière, 1834, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme ; il marche ainsi appuyé sur cette blanche épaule jusqu’à ce qu’il arrive à être quelque chose, médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l’ambition le gagne, l’amour s’en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux jours ; l’ingrat qu’il est, il l’abandonne à cette misère si facile à porter quand on est deux ; il change ce cœur aimant contre quelques arpents de vigne, ou les quelques sacs d’écus dont se compose une dot de province ; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle ? Elle pleure, elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence, souvent enfin elle se marie. Elle passe ainsi du poëte amoureux au mari brutal, du rire aux larmes, de l’indulgente misère à l’indigence brutale ; tout est fini pour elle ; le papillon devient chrysalide : heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne provision de grisettes et de gamins de Paris.
Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses, de peur de tomber dans l’abîme. Quelle est la rose la mieux épanouie que n’emporte le premier vent qui souffle ? Quel est le fruit mûr qui ne porte son ver rongeur ? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n’est pas la même pour toutes ces charmantes filles ; il en est qui se sauvent par hasard, il en est d’autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu comme l’entendent les moralistes : je veux à ce propos vous raconter l’histoire de Jenny, la bouquetière.
Cette Jenny a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant, comme elle avait un bon cœur et une belle âme, il faut qu’elle ait, sa biographie à part, une part dans ce recueil d’artistes. Jenny a été si utile à l’art !
Je dis Jenny la bouquetière, parce qu’elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant ! Pour le débit des fleurs, il n’y a que deux ou trois bonnes places à Paris : l’Opéra, le soir, quand l’harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les femmes riches et parées s’en vont en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases de l’harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts, des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie académique ; des fleurs de la veille à l’usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n’y avait aucune fortune à espérer pour Jenny.
Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards, des roués de la bourgeoisie qui firent des quolibets à Jenny, qui l’accablèrent de mots à double sens ; mais Jenny ne les comprit pas : le bourgeois libertin est trop laid ! La pauvre fille cependant vendait ses fleurs, mais le commerce allait mal ; il fallait sortir de ce misérable état à tout prix.
Quand je dis à tout prix, je me trompe, non pas au prix de l’innocence, pauvre Jenny ! non pas au prix de cette fortune éphémère et misérable qui s’en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, ma bouquetière ; il y a quelque chose d’innocent à faire avec ta jeunesse et ta beauté ; quelque chose d’innocent à faire, entends-tu bien ? avec ton visage si frais, tes doigts si déliés, ton port si noble, ta taille svelte, et ce pied arabe qui donne une forme charmante à tes mauvais souliers.
Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens ; tiens-toi à distance. Tu n’as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là ma fille, sous ce rayon de soleil qui t’enveloppe de sa blancheur virginale. Oh ! sois muette et calme, laisse-moi t’envelopper d’art et de poésie; tu seras mon idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions de mon voyage d’Italie. Reste là, reste, Jenny, sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon âme, sous mon regard charmé ; que de métamorphoses tu vas subir ! Vierge sainte, on t’adore, les hommes se prosternent à tes pieds ; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus grave, relève tes sourcils arqués, réprime ce sourire ; je te fais reine, grande dame ; après quoi, si tu veux poser ta tête sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu veux t’abandonner à la poétique langueur d’une fille qui rêve, je fais de toi plus qu’une vierge, je te crée la maîtresse de Raphaël ou de Rubens. Pauvre fille, c’est beaucoup plus que si je te faisais la maîtresse d’un roi !
Jenny, inépuisable Jenny ! qu’elle vienne, l’inspiration me saisit et m’oppresse, la fièvre de l’art est dans mes veines ; ma palette est chargée pêle-mêle, ma grossière palette en bois de chêne ; ma brosse est à mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu’on tient en laisse. Viens, il est temps, Jenny. Et Jenny vient, docile comme l’imagination, docile et souple et prête à tout, à tout ce que l’art a d’innocence et de poésie. Allons, Jenny, pose-toi : je veux voir en toi une belle fille grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posèrent pour la statue de la déesse. Tu es belle ainsi, ma jolie Grecque, ma sévère beauté, mon Athénienne aux formes ravissantes ! Et, si je veux changer ma beauté cosmopolite, ma beauté change ; la voilà Romaine, Romaine de l’empire, Romaine comme les Romaines de Juvénal. Allons, Jenny, sors du festin, prête l’oreille aux chants des buveurs, relis-moi l’ode d’Horace à Glycère, à Nééra ; sois belle et riche, étends-toi dans ta litière portée par des esclaves gaulois ; remplace les bauges de l’hiver par l’or de l’été. Mais avant tout, avant de représenter l’ivresse, as-tu déjeuné ce matin, Jenny ? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c’est qu’une pauvre fille qui rêve tout éveillée, et qui rêve pour vous ; vous ne vous imaginez pas tout ce qu’il y a de péril et de difficulté dans cette position fixe d’une pauvre femme qui reste des heures entières immobile, muette, arrêtée ; il faut qu’elle unisse la passion au calme, la colère au calme, l’ivresse au calme, l’amour au calme ! La plus grande des comédiennes, c’est une pauvre fille qui sert de modèle, qui est comédienne tout un jour, comédienne pour un homme tout seul, comédienne à huis clos, comédienne qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de bal, sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une chanson de Béranger. Pauvre, pauvre femme ! Elle passe par tous les extrêmes, selon le caprice de l’artiste : on la brûle, on l’égorge, on l’étouffe, on la met en croix, on la plonge dans mille voluptés orientales ; elle est en enfer, elle est au ciel ; archange aux ailes d’or, prostituée à l’air ignoble ; elle est tout, elle passe par toutes les habitudes de la vie : grande dame, bourgeoise, majesté, divinité de la fable, que voulez-vous ? Et cela sans que personne l’applaudisse, sans un battement de mains, sans la plus petite part dans l’admiration accordée au chef-d’œuvre. On voit le tableau : Que cette femme est belle ! quel regard ! quelle main ! que d’inspirations véhémentes dans cette tête ! On porte l’artiste aux nues, on le comble d’or et d’honneurs, il n’y a pas un regard pour la pauvre Jenny : or c’est Jenny qui a fait le tableau !

Charles Philipon, L’étudiant et la grisette (Dimanche soir), 1928, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Étrange assemblage de beauté et de misère, d’ignorance et d’art, d’intelligence et d’apathie ! Prostitution à part d’une belle personne qui peut sortir chaste et sainte après avoir obéi en aveugle aux caprices les plus bizarres ! C’est que l’art est la grande excuse à toutes les actions au-delà du vulgaire ; c’est que l’art purifie tout, même cet abandon qu’une pauvre fille fait de son corps ; c’est que l’art est aussi favorisé que l’opérateur à qui on livre le cadavre sans repentir et sans remords ; c’est qu’aussi Jenny était douce et modeste autant que jolie ; Jenny était soumise à l’artiste, aveuglément soumise tant qu’il s’agissait de l’art ; mais là s’arrêtait sa vocation. L’artiste redevenait-il un homme, Jenny quittait son rôle brillant, elle redescendait des hautes régions où l’artiste l’avait comme placée à dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux défendre ; Jenny recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs ; elle rejetait sur son beau sein son pauvre mouchoir d’indienne, elle rentrait sa jambe nue dans son bas troué. On n’eût pas respecté la reine ou la sainte : on respectait Jenny.
Ce qu’est devenue Jenny ? Vous voulez le savoir ! Elle a parsemé nos temples de belles saintes qu’adorerait un protestant ; elle a peuplé nos boudoirs d’images gracieuses qui font plaisir à voir, de ces têtes de femmes qu’une jeune femme enceinte regarde si avidement ; elle a donné son beau visage et ses belles mains aux tableaux d’histoire ; sa bienveillante influence s’est fait longtemps sentir dans l’atelier de nos artistes ; avoir Jenny dans son atelier, c’était déjà un gage de succès. Jenny dédaignait l’art médiocre, elle s’enfuyait à écheveler quand elle était appelée par nos modernes Raphaëls ; elle ne voulait confier sa jolie figure qu’au génie, elle n’avait foi qu’au génie. Quand l’artiste favorisé était pauvre, Jenny lui faisait crédit bien volontiers. Aimable fille ! Elle a plus encouragé l’art à elle seule que nos trois derniers ministres de l’intérieur à eux trois ! Mais hélas ! L’art a perdu Jenny, perdu le charmant modèle, perdu sans retour ; l’art est livré à lui-même sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans fortune, sans idéal !
Ce qu’est devenue Jenny ? Elle est devenue ce que deviennent toujours les femmes très-jeunes et très-jolies, heureuse et riche ; elle est à présent ce que sont toujours les femmes très-bonnes, elle est très-aimée, très-respectée, très-fêtée. La grande dame a conservé son amour d’artiste, son dévouement d’artiste, elle est restée un artiste. Elle a quitté, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son châle de hasard ; elle a chargé son cou de diamants ; les tissus de cachemire couvrent ses épaules ; sa robe est brodée, ses bas de soie sont encore à jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie ; elle a des gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l’Orient pour cette peau si parfumée et si douce ; elle a un titre et des laquais. Eh bien ! ne craignez rien, approchez : la grande dame est toujours Jenny, Jenny la bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes un grand artiste, si vous vous appelez Gérard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez ; dites-lui : Jenny, il me faut une main de femme : Jenny vous jettera au nez ses gants de Venise ; dites-lui : Jenny, il me faut de blanches et fraîches épaules ; il me faut un sein qui bat ; Jenny ôtera son cachemire et vous montrera son sein et ses épaules ; dites-lui : Jenny, je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied d’Atalante : Jenny, duchesse, vous prêtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la bouquetière. Bonne fille ! et simple, et ingénue, et dévouée à l’art, aimant la beauté pour elle-même, se félicitant tout haut d’être belle parce qu’elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l’airain, en terre cuite et en plâtre, toujours belle. Que l’art ne s’afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours à l’art ; elle est son bien, elle est toute sa fortune. L’art veut bien la prêter à l’hymen d’un grand seigneur, mais ce n’est qu’un prêt qu’il lui fait : il faut que ce grand seigneur soit toujours disposé à rendre Jenny à l’artiste. C’est une stipulation écrite tacitement dans le contrat de mariage de Jenny.

Illustration de Paul Gavarni, en ouverture du texte de Jules janin.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n’est pas un artiste de talent, s’il était juste, qui ne mît de moitié dans sa gloire et dans sa fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir comme j’ai commencé, trouvez-moi quelque part dans tout l’univers, un petit être ainsi venu au monde, que par le fait même de sa naissance, il soit merveilleusement disposé à toutes choses, aux plus tristes et aux plus gaies, frais sourire, larmes amères, abnégation profonde, travail, paresse, vice et vertu, supportant également tous les excès de la fortune et tous les excès de la misère, d’une parfaite égalité d’humeur au milieu de tant de fortunes changeantes et renversées, aussi heureux dans la bure que dans la soie, aussi à l’aise dans le salon que dans la mansarde, parlant en chantant une belle langue française qui tient à la fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours – grande dame grave et chaste, fille égrillarde et rieuse, poëte, artiste, mondaine, folle de joie, rêveuse, discrète, coquette, amoureuse, modeste, bonne et vive, prête à tout ; et pour tout dire en un mot, véritablement, entièrement et complètement – ; la Grisette de Paris.

[Jules Janin, Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle, 1840.]