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LA GRISETTE (2/2)

Nicolas Eustache Maurin, La Chaumière, 1834, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme ; il marche ainsi appuyé sur cette blanche épaule jusqu’à ce qu’il arrive à être quelque chose, médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l’ambition le gagne, l’amour s’en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux jours ; l’ingrat qu’il est, il l’abandonne à cette misère si facile à porter quand on est deux ; il change ce cœur aimant contre quelques arpents de vigne, ou les quelques sacs d’écus dont se compose une dot de province ; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle ? Elle pleure, elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence, souvent enfin elle se marie. Elle passe ainsi du poëte amoureux au mari brutal, du rire aux larmes, de l’indulgente misère à l’indigence brutale ; tout est fini pour elle ; le papillon devient chrysalide : heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne provision de grisettes et de gamins de Paris.
Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses, de peur de tomber dans l’abîme. Quelle est la rose la mieux épanouie que n’emporte le premier vent qui souffle ? Quel est le fruit mûr qui ne porte son ver rongeur ? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n’est pas la même pour toutes ces charmantes filles ; il en est qui se sauvent par hasard, il en est d’autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu comme l’entendent les moralistes : je veux à ce propos vous raconter l’histoire de Jenny, la bouquetière.
Cette Jenny a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant, comme elle avait un bon cœur et une belle âme, il faut qu’elle ait, sa biographie à part, une part dans ce recueil d’artistes. Jenny a été si utile à l’art !
Je dis Jenny la bouquetière, parce qu’elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant ! Pour le débit des fleurs, il n’y a que deux ou trois bonnes places à Paris : l’Opéra, le soir, quand l’harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les femmes riches et parées s’en vont en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases de l’harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts, des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie académique ; des fleurs de la veille à l’usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n’y avait aucune fortune à espérer pour Jenny.
Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards, des roués de la bourgeoisie qui firent des quolibets à Jenny, qui l’accablèrent de mots à double sens ; mais Jenny ne les comprit pas : le bourgeois libertin est trop laid ! La pauvre fille cependant vendait ses fleurs, mais le commerce allait mal ; il fallait sortir de ce misérable état à tout prix.
Quand je dis à tout prix, je me trompe, non pas au prix de l’innocence, pauvre Jenny ! non pas au prix de cette fortune éphémère et misérable qui s’en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, ma bouquetière ; il y a quelque chose d’innocent à faire avec ta jeunesse et ta beauté ; quelque chose d’innocent à faire, entends-tu bien ? avec ton visage si frais, tes doigts si déliés, ton port si noble, ta taille svelte, et ce pied arabe qui donne une forme charmante à tes mauvais souliers.
Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens ; tiens-toi à distance. Tu n’as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là ma fille, sous ce rayon de soleil qui t’enveloppe de sa blancheur virginale. Oh ! sois muette et calme, laisse-moi t’envelopper d’art et de poésie; tu seras mon idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions de mon voyage d’Italie. Reste là, reste, Jenny, sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon âme, sous mon regard charmé ; que de métamorphoses tu vas subir ! Vierge sainte, on t’adore, les hommes se prosternent à tes pieds ; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus grave, relève tes sourcils arqués, réprime ce sourire ; je te fais reine, grande dame ; après quoi, si tu veux poser ta tête sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu veux t’abandonner à la poétique langueur d’une fille qui rêve, je fais de toi plus qu’une vierge, je te crée la maîtresse de Raphaël ou de Rubens. Pauvre fille, c’est beaucoup plus que si je te faisais la maîtresse d’un roi !
Jenny, inépuisable Jenny ! qu’elle vienne, l’inspiration me saisit et m’oppresse, la fièvre de l’art est dans mes veines ; ma palette est chargée pêle-mêle, ma grossière palette en bois de chêne ; ma brosse est à mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu’on tient en laisse. Viens, il est temps, Jenny. Et Jenny vient, docile comme l’imagination, docile et souple et prête à tout, à tout ce que l’art a d’innocence et de poésie. Allons, Jenny, pose-toi : je veux voir en toi une belle fille grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posèrent pour la statue de la déesse. Tu es belle ainsi, ma jolie Grecque, ma sévère beauté, mon Athénienne aux formes ravissantes ! Et, si je veux changer ma beauté cosmopolite, ma beauté change ; la voilà Romaine, Romaine de l’empire, Romaine comme les Romaines de Juvénal. Allons, Jenny, sors du festin, prête l’oreille aux chants des buveurs, relis-moi l’ode d’Horace à Glycère, à Nééra ; sois belle et riche, étends-toi dans ta litière portée par des esclaves gaulois ; remplace les bauges de l’hiver par l’or de l’été. Mais avant tout, avant de représenter l’ivresse, as-tu déjeuné ce matin, Jenny ? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c’est qu’une pauvre fille qui rêve tout éveillée, et qui rêve pour vous ; vous ne vous imaginez pas tout ce qu’il y a de péril et de difficulté dans cette position fixe d’une pauvre femme qui reste des heures entières immobile, muette, arrêtée ; il faut qu’elle unisse la passion au calme, la colère au calme, l’ivresse au calme, l’amour au calme ! La plus grande des comédiennes, c’est une pauvre fille qui sert de modèle, qui est comédienne tout un jour, comédienne pour un homme tout seul, comédienne à huis clos, comédienne qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de bal, sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une chanson de Béranger. Pauvre, pauvre femme ! Elle passe par tous les extrêmes, selon le caprice de l’artiste : on la brûle, on l’égorge, on l’étouffe, on la met en croix, on la plonge dans mille voluptés orientales ; elle est en enfer, elle est au ciel ; archange aux ailes d’or, prostituée à l’air ignoble ; elle est tout, elle passe par toutes les habitudes de la vie : grande dame, bourgeoise, majesté, divinité de la fable, que voulez-vous ? Et cela sans que personne l’applaudisse, sans un battement de mains, sans la plus petite part dans l’admiration accordée au chef-d’œuvre. On voit le tableau : Que cette femme est belle ! quel regard ! quelle main ! que d’inspirations véhémentes dans cette tête ! On porte l’artiste aux nues, on le comble d’or et d’honneurs, il n’y a pas un regard pour la pauvre Jenny : or c’est Jenny qui a fait le tableau !

Charles Philipon, L’étudiant et la grisette (Dimanche soir), 1928, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Étrange assemblage de beauté et de misère, d’ignorance et d’art, d’intelligence et d’apathie ! Prostitution à part d’une belle personne qui peut sortir chaste et sainte après avoir obéi en aveugle aux caprices les plus bizarres ! C’est que l’art est la grande excuse à toutes les actions au-delà du vulgaire ; c’est que l’art purifie tout, même cet abandon qu’une pauvre fille fait de son corps ; c’est que l’art est aussi favorisé que l’opérateur à qui on livre le cadavre sans repentir et sans remords ; c’est qu’aussi Jenny était douce et modeste autant que jolie ; Jenny était soumise à l’artiste, aveuglément soumise tant qu’il s’agissait de l’art ; mais là s’arrêtait sa vocation. L’artiste redevenait-il un homme, Jenny quittait son rôle brillant, elle redescendait des hautes régions où l’artiste l’avait comme placée à dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux défendre ; Jenny recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs ; elle rejetait sur son beau sein son pauvre mouchoir d’indienne, elle rentrait sa jambe nue dans son bas troué. On n’eût pas respecté la reine ou la sainte : on respectait Jenny.
Ce qu’est devenue Jenny ? Vous voulez le savoir ! Elle a parsemé nos temples de belles saintes qu’adorerait un protestant ; elle a peuplé nos boudoirs d’images gracieuses qui font plaisir à voir, de ces têtes de femmes qu’une jeune femme enceinte regarde si avidement ; elle a donné son beau visage et ses belles mains aux tableaux d’histoire ; sa bienveillante influence s’est fait longtemps sentir dans l’atelier de nos artistes ; avoir Jenny dans son atelier, c’était déjà un gage de succès. Jenny dédaignait l’art médiocre, elle s’enfuyait à écheveler quand elle était appelée par nos modernes Raphaëls ; elle ne voulait confier sa jolie figure qu’au génie, elle n’avait foi qu’au génie. Quand l’artiste favorisé était pauvre, Jenny lui faisait crédit bien volontiers. Aimable fille ! Elle a plus encouragé l’art à elle seule que nos trois derniers ministres de l’intérieur à eux trois ! Mais hélas ! L’art a perdu Jenny, perdu le charmant modèle, perdu sans retour ; l’art est livré à lui-même sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans fortune, sans idéal !
Ce qu’est devenue Jenny ? Elle est devenue ce que deviennent toujours les femmes très-jeunes et très-jolies, heureuse et riche ; elle est à présent ce que sont toujours les femmes très-bonnes, elle est très-aimée, très-respectée, très-fêtée. La grande dame a conservé son amour d’artiste, son dévouement d’artiste, elle est restée un artiste. Elle a quitté, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son châle de hasard ; elle a chargé son cou de diamants ; les tissus de cachemire couvrent ses épaules ; sa robe est brodée, ses bas de soie sont encore à jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie ; elle a des gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l’Orient pour cette peau si parfumée et si douce ; elle a un titre et des laquais. Eh bien ! ne craignez rien, approchez : la grande dame est toujours Jenny, Jenny la bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes un grand artiste, si vous vous appelez Gérard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez ; dites-lui : Jenny, il me faut une main de femme : Jenny vous jettera au nez ses gants de Venise ; dites-lui : Jenny, il me faut de blanches et fraîches épaules ; il me faut un sein qui bat ; Jenny ôtera son cachemire et vous montrera son sein et ses épaules ; dites-lui : Jenny, je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied d’Atalante : Jenny, duchesse, vous prêtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la bouquetière. Bonne fille ! et simple, et ingénue, et dévouée à l’art, aimant la beauté pour elle-même, se félicitant tout haut d’être belle parce qu’elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l’airain, en terre cuite et en plâtre, toujours belle. Que l’art ne s’afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours à l’art ; elle est son bien, elle est toute sa fortune. L’art veut bien la prêter à l’hymen d’un grand seigneur, mais ce n’est qu’un prêt qu’il lui fait : il faut que ce grand seigneur soit toujours disposé à rendre Jenny à l’artiste. C’est une stipulation écrite tacitement dans le contrat de mariage de Jenny.

Illustration de Paul Gavarni, en ouverture du texte de Jules janin.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n’est pas un artiste de talent, s’il était juste, qui ne mît de moitié dans sa gloire et dans sa fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir comme j’ai commencé, trouvez-moi quelque part dans tout l’univers, un petit être ainsi venu au monde, que par le fait même de sa naissance, il soit merveilleusement disposé à toutes choses, aux plus tristes et aux plus gaies, frais sourire, larmes amères, abnégation profonde, travail, paresse, vice et vertu, supportant également tous les excès de la fortune et tous les excès de la misère, d’une parfaite égalité d’humeur au milieu de tant de fortunes changeantes et renversées, aussi heureux dans la bure que dans la soie, aussi à l’aise dans le salon que dans la mansarde, parlant en chantant une belle langue française qui tient à la fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours – grande dame grave et chaste, fille égrillarde et rieuse, poëte, artiste, mondaine, folle de joie, rêveuse, discrète, coquette, amoureuse, modeste, bonne et vive, prête à tout ; et pour tout dire en un mot, véritablement, entièrement et complètement – ; la Grisette de Paris.

[Jules Janin, Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle, 1840.]

LA FIANCÉE TRAGIQUE

Le Petit Journal illustré, 25 mars 1923.

À Lindau, sur les bords du lac de Constance, un mariage devait avoir lieu. Les fiancés et leurs familles se trouvaient réunis dans l’église. Mais, quand le prêtre posa la traditionnelle question à la jeune fille, celle-ci répondit : « Non ! J’aime mieux mourir ! » Puis, sortant un revolver de son corsage, elle se suicida.

BONJOUR LUNETTES, ADIEU FILLETTES

On dit aussi : les lunettes sont des quittances d’amour. Les deux proverbes signifient également qu’il faut cesser de prétendre aux faveurs des jeunes filles quand on commence à prendre les lunettes.
Le conseil qu’ils donnent était juste et convenable autrefois où la chose n’arrivait guère qu’à un âge avancé ; il l’est beaucoup moins aujourd’hui qu’elle a lieu à une époque de la vie où l’on a le cœur en meilleur état que les yeux, et où l’on est d’autant plus à plaindre qu’en amour on se voit abandonné de tout, sans qu’on veuille renoncer à rien.
Ces proverbes devraient être réservés pour les vieux barbons qui, possédés de la manie de se poser en verts galants, reluquent sans cesse avec des lorgnons ou des binocles toutes les jouvencelles à qui ils savent si bien faire tourner la tête… de l’autre côté. On sent que l’application en serait déplacée à l’égard des jeunes gens pour qui les lunettes sont des objets de nécessité ou des objets de mode.
Ajoutons, puisque l’occasion s’y adonne, que la mode des lunettes fut très répandue en Espagne au commencement du xviie siècle, sous le règne de Philippe III. Elles faisaient partie du costume des gens comme il faut qui croyaient, par cette nouvelle espèce d’insignes, se donner plus de gravité et obtenir plus de considération. Elles étaient proportionnées au rang des personnes. Les grands du pays en mettaient de magnifiques dont les verres présentaient une circonférence double de celle des piastres fortes, et ils y tenaient tant, dit-on, qu’ils ne les quittaient pas même pour se coucher.
Les dames, à leur tour, les avaient adoptées, parce que ce complément de leur parure signalait aussi la noblesse de leur condition, et surtout parce qu’il leur procurait une foule d’avantages qu’il serait trop long de spécifier ; bornons-nous à dire que quelques-unes les portaient afin de passer pour lettrées ou savantes (c’étaient les précieuses du temps, aujourd’hui qualifiées de « bas bleus »), et presque toutes afin d’empêcher les curieux indiscrets de chercher à lire dans leurs yeux les sentiments dont elles étaient affectées. Il n’y en avait point de jeunes et jolies qui ne fussent dans cette catégorie.
On peut supposer que les diverses espèces de lunettes avaient des noms correspondant à leurs divers emplois. Un poète gongoriste appelait celles qui cachaient de beaux yeux les « couvre-feux de l’amour ».

[Cent proverbes, illustrés par Grandville, textes de Trois têtes dans un bonnet, Nouvelle édition revue et augmentée pour le texte par M. Quitard, vers 1870.]

LA GRISETTE (1/2)

Morisseau E. “La grisette; Elle est gentille, propette et réjouie… (Variété de l’espèce, n°2)”. Lithographie coloriée. Paris, musée Carnavalet.

De tous les produits parisiens, le produit le plus parisien sans contredit, c’est la grisette. Voyagez tant que vous voudrez dans les pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins royaux, des musées, des cathédrales, des églises plus ou moins gothiques ; comme aussi, chemin faisant, partout où vous conduira votre humeur vagabonde, vous coudoierez des bourgeois et des altesses, des prélats et des capitaines, des manants et des grands seigneurs ; mais nulle part, ni à Londres, ni à Saint-Pétersbourg, ni àBerlin, ni à Philadelphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si jeune, si gai, si frais, si fluet, si fin, si leste, si content de peu, qu’on appelle la grisette. Que dis-je en Europe ? vous parcourriez toute la France, que vous ne rencontreriez pas dans toute sa vérité, dans tout son abandon, dans toute son imprévoyance, dans tout son esprit sémillant et goguenard, la grisette de Paris.
Les savants (foin des savants !), qui expliquent toute chose, qui trouvent nécessairement une étymologie à toute chose, se sont donné bien de la peine pour imaginer l’étymologie de ce mot-là : la grisette. Ils nous ont dit, les insensés ! qu’ainsi se nommait une mince étoffe de bure à l’usage des filles du peuple, et ils en ont tiré cette conclusion : Dis-moi l’habit que tu portes, et je te dirai qui tu es ! Comme si nos élégantes duchesses de la rue, nos comtesses qui vont à pied, nos fines marquises qui vivent du travail de leurs mains, toute cette galante et sceptique aristocratie de l’atelier ou du magasin, étaient condamnées à porter à tout jamais une triste robe de laine ; comme si elles avaient renoncé, ces anachorètes blanches et roses, aux plus douces joies de la vie, au ruban de soie, à la broderie, aux souliers neufs, aux gants neufs, à toutes les ressources ingénieuses de cette coquetterie facile qui est à la portée de toutes les belles personnes qui sont pauvres, bien faites, et qui ont vingt ans !
Donc laissons là les étymologistes et leurs étymologies saugrenues. Ce sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne peut pas dire, à propos de ces deux échantillons de la coquetterie française, qu’ils sont pleins de leur sujet. On ne définit pas ce qui est net, vif et beau. La seule façon de comprendre ce monde des grisettes parisiennes, monde à part dans le monde, c’est de le voir de près. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour de vous quelle est la première femme éveillée dans ce riche Paris qui dort encore : c’est la grisette ! Elle se lève un instant après le jour, et tout de suite la voilà qui se fait belle pour toute la journée. Son ablution de chaque jour est complète ; ses beaux cheveux sont peignés de fond en comble ; ses vêtements sont reluisants de propreté ; je le crois bien, ma foi ! c’est elle-même qui les a faits, elle-même qui les a blanchis ! En même temps, elle pare aussi la mansarde qu’elle habite ; elle met en ordre le pauvre rien qu’elle possède, elle décore sa misère comme d’autres femmes ne sauraient pas décorer leur opulence. Ceci fait, elle jette un dernier coup d’œil sur son miroir, et quand elle s’est bien assurée qu’elle est aussi jolie aujourd’hui qu’elle l’était hier, elle s’en va à son travail. En effet, et voilà ce qu’elles ont de touchant et de respectable, qui dit une grisette, dit en même temps un petit être charmant et content de peu qui produit et qui travaille ; une grisette oisive n’est pas dans la nature des grisettes : elle devient alors tout autre chose ; elle sort tout à fait de cet honnête département des grisettes ; une fois oisive elle franchit la faible limite qui la sépare du vice parisien. – De celle-là nous n’en parlons pas, elle gâterait notre sujet.
Mais cependant, puisqu’elle travaille, quel est donc le travail de la grisette ? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel n’est pas son travail, car qui dit une grisette dit une fille bonne à tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses suffit à produire des montagnes ; eh bien ! la grisette est comme la fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et pauvres, Dieu le sait ! elles opèrent autant de prodiges que des armées. Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fin et sans cesse la gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes, elles donnent la vie, elles donnent la grâce, l’éclat : elles les créent, pour ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l’Europe ; et, croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de l’aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la pointe de l’épée.
Ils se répandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus belle partie du genre humain ; leurs doigts légers exécutent comme en se jouant les tours de force les plus difficiles ; tout ce que le caprice des femmes dans leurs plus ingénieux accès de coquetterie peut inventer, nos charmants artistes l’exécutent. Elles règnent en despotes sur la parure européenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le tablier des bergères. Et faut-il que ce goût français soit universel pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront pauvres comme leurs mères, deviennent ainsi les interprètes tout-puissants de la mode dans l’univers entier ! Détruisez cette race intelligente et laborieuse, c’en est fait de la grâce européenne ; déjà je vois d’ici toutes les grandes coquettes de ce monde vêtues au hasard, c’est-à-dire mal vêtues, et qui s’écrient en soupirant : Où allons-nous ?

Charles Philipon (1806-1862). “La grisette (dimanche matin)”. Lithographie en couleur. Paris, musée Carnavalet.

Dans cette position à la fois élevée et subalterne, et placées comme elles le sont, entre le luxe le plus exagéré des puissants de ce monde et leur propre misère à elles-mêmes, certes, il faut à ces pauvres filles bien de l’esprit et bien du courage pour résister à la fois à ce luxe et à cette misère. Car à peine descendue du cinquième étage qu’elle habite, la grisette est introduite dans les plus riches magasins, dans les maisons les plus somptueuses : là, elle règne ; là, elle dicte ses lois et sans appel ; pendant tout le jour, elle préside à la coquetterie des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces cadavres, souvent très laide, des tissus les plus précieux ; elle sait à fond tous les déguisements de ces beautés si souvent trompeuses. Que de tailles contrefaites elle a réparées : que de maigreurs elle a dissimulées ! que de laideurs elle a fait paraître charmantes ! et quand l’idole est ainsi parée par ces pauvres mains si blanches et si gentilles, quand l’amour arrive, qui emporte dans les fêtes resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais sa parure, qui est adorable, sans songer que l’ouvrière qui l’a faite est cent fois plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste qui suit d’un regard contrit cette femme qu’elle a créée, et qui se dit à elle-même avec un gros soupir : Je suis pourtant plus belle que cela ! Oui, certes, c’est là une de ces immenses tentations auxquelles résisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend très bien qu’un homme passe devant un monceau d’or sans y toucher : sa probité le sauve ; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d’un coup, d’obscure et inconnue qu’elle était, devenir l’admiration et l’amour des hommes, si elle veut mettre seulement ce morceau de gaze créé par son aiguille, renoncer ainsi à ses admirables et faciles conquêtes, voilà, certes, le plus surprenant de tous les courages ! Elle est seule ; cette parure est achevée ; les fleurs sont prêtes pour la chevelure, la gaze transparente pour le sein nu, le ruban pour la ceinture, le soulier pour le pied, le bas brodé pour la jambe faite au tour, le gant pour la main : qui donc empêche l’humble chrysalide de devenir tout d’un coup le papillon léger, de réaliser les plus beaux rêves et d’entraîner à sa suite l’admiration des hommes, la jalousie des femmes ? Ainsi vêtue, elle devient tout d’un coup la reine du monde, elle marche l’égale des plus belles ; sa jeunesse brille de tout son éclat ; elle est l’orgueil de nos fêtes, la joie de nos théâtres ; le monde des arts, du luxe et du pouvoir lui est ouvert : rien ne doit résister à son triomphe. Victoire ! victoire ! plus de travail ! plus de misère ! Mais non, cette humble pauvreté ne sera pas vaincue : elle résistera à cette tentation chaque jour renouvelée ; la noble héroïne rendra sans murmurer cette parure à celle qui la paie, et elle se consolera avec ses chansons, sa gaieté et ses vingt ans. – Ou bien tout simplement, elle deviendra folle. Que d’ambitieuses de vingt ans, qui ont manqué d’une robe pour être adorées, sont renfermées à Bicêtre ! Savez-vous bien cependant ce qu’on donne à la grisette pour prix de tant de travaux, de tant d’héroïsme, de tant de folie qui la tuent ? Hélas ! j’en rougis. Mais cette noble fille, sacrifiée à ces passions dévorantes, est presque aussi peu payée que nos Alexandres et nos Césars à quatre sous par jour. Pour se vêtir, pour se nourrir, pour se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fenêtre, pour le mouron de l’oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes qu’elle achète chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien tenue, pour cette élégance soutenue des pieds à la tête, dont serait fière plus d’une reine de préfecture, la grisette parisienne gagne à peine de quoi fournir chaque jour au déjeuner d’un surnuméraire du ministère de l’intérieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien, elle est bien plus riche, elle est gaie, elle est heureuse ; elle ne demande en son chemin qu’un peu de bienveillance, un peu d’amour.
Ce n’est pas que dans ce chemin, ou plutôt dans ce modeste sentier, semé de tant de fleurs des champs et de tant d’épines, qu’elle parcourt d’un pas si léger, l’aimable fille, elle ne rencontre bien des petits bonheurs à sa taille et à son usage. Elle se pare de cet or que fabrique à si peu de frais la médiocrité, et l’or de cette mine est plus inépuisable que toutes les mines du Pérou. Elle est contente de peu, elle est contente de rien ! La poésie et l’amour, ces deux anges qui consolent et qui encouragent, l’accompagnent dans sa route ; elle tient à la poésie par sa misère d’abord et ensuite par sa profession, elle tient à l’amour par ses grâces naturelles et sa beauté sans fard. La grisette est la providence de cette race à part et imberbe, l’honneur, l’esprit et le tapage de nos écoles, qu’on peut appeler à bon droit le printemps de l’année ; elle est l’amour souriant et désintéressé des poëtes sans maîtresses, des orateurs en herbes, des généraux sans épée, des Mirabeau sans tribune ; tout jeune homme qui vit à Paris d’une maigre pension paternelle et d’espérance est de droit le vainqueur et le tyran de ces jolies petites marquises de la rue Vivienne. Dans cette franche communauté fondée sur l’amour, sur l’économie et le travail, chacun des deux amoureux apporte tout ce qu’il a, rien d’abord, et avec cela un grand appétit, et par-dessus le marché un grand fonds d’insouciance, tous les adorables ingrédients du bonheur ; on travaille chacun de son côté toute la semaine ; l’aiguille et la plume font des merveilles : l’un dissèque des cadavres, l’autre en habille ; celui-ci débrouille les textes de Justinien, celle-là redresse tous les torts féminins qu’on lui présente ; à peine a-t-on le temps de se voir, de s’entre-sourire ; à peine une fois ou deux passe-t-il devant la porte du magasin dont la glace est recouverte d’un rideau à demi entr’ouvert. Mais le dimanche venu, adieu toute contrainte ! l’aiguille et la plume se reposent, le magasin et le livre sont fermés ! Liberté, liberté tout entière ; c’est le jour où il est riche, c’est le jour où elle est belle, c’est le jour où ils s’aiment à ciel et à cœur ouverts. Allons, notre royaume légitime, la vallée de Montmorency nous appelle ; allons, notre beau duché de Saint-Cloud nous ouvre ses portes ; allons, notre belle comté de Saint-Germain va grimper jusqu’à notre cinquième étage par le chemin de fer ; allons vite : j’ai mon habit neuf, mon gilet blanc, mes épargnes dans ma poche ; prends ton chapeau le plus frais, ton écharpe la plus rose ; prends l’ombrelle que Louise a oubliée chez toi l’autre jour, et en avant ! Et les voilà qui s’emparent ainsi l’un et l’autre des plus petits recoins de la campagne parisienne ; pour leur faire place, à ces innocents amoureux, les oisifs et les riches se cachent de leur mieux, ils savent que le dimanche appartient à l’étudiant et à la grisette ; et ainsi dans les campagnes, l’été, dans la ville, l’hiver, ils sont les maîtres souverains un jour chaque semaine ; ils remplissent les bois, ils remplissent les théâtres ; toutes les fleurs des champs et toutes les larmes du mélodrame leur appartiennent ; ils ont cinquante-deux jours de règne dans l’année. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si longtemps?


[Jules Janin, Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle, 1840.]

LE NOUVEAU PHONOGRAPHE EDISON

Exposition universelle. Edison parlant dans son phonographe exposé à la galerie des machines.

C’est le 23 avril 1890 que le phonographe perfectionné d’Edison a été présenté à l’Académie des sciences, par M Janssen.
C’est d’une façon purement accidentelle qu’Edison a réalisé cette admirable invention. Il cherchait à construire une machine destinée à répéter des caractères Morse enregistrés sur une bande de papier à l’aide d’encoches qui transmettaient le message à un autre appareil, en passant sous une pointe traçante attachée à un manipulateur.
En faisant marcher cette machine, il s’aperçut que lorsque le cylindre portant le papier se déroulait avec grande rapidité, il donnait lieu à un bruit confus, mais musical et rythmé. Ce son singulier produit par le passage précipité des reliefs et des creux sous un organe métallique ressemblait au bruit des paroles qu’on entend d’une façon confuse, sans pouvoir suivre la conversation, parce que les mots ne se distinguent pas avec une netteté suffisante.
On sait que le premier phonographe fut inventé au printemps de 1877, mais les premiers modèles étaient de grosses et lourdes machines, où l’on avait sacrifié la netteté d’articulation dans le but d’obtenir une émission robuste susceptible de remplir un vaste amphithéâtre lorsqu’on faisait passer la voix reproduite par un récepteur ayant la forme d’un tube. On se servait d’une feuille d’étain pour recevoir les reliefs.
Dans le nouveau phonographe, on a renoncé à la feuille d’étain et on a employé la cire. L’enregistrement de la parole a lieu à l’aide d’une petite pointe traçante prenant sur la cire et poussée par les vibrations d’un diaphragme enregistreur. Ces vibrations donnent lieu à des lignes très fines, presque invisibles à l’œil nu. Elles sont reproduites par un diaphragme reproducteur qu’on fait passer à la place du premier à l’aide d’un mécanisme très simple. La voix s’entend en plaçant l’oreille à l’extrémité du tube. On peut même l’entendre sans se servir du tube et en se plaçant tout près de la cire.
Un cylindre de cire peut servir pour des milliers de reproductions successives, sans que la netteté de la voix émise soit altérée d’une façon appréciable, et pourra reproduire, à un prix très bas, un nombre quelconque de copies de cylindres, après que de la musique, des paroles ou des sons quelconques y ont été gravés.
Parmi les innombrables applications du phonographe tel qu’il existe aujourd’hui, on peut citer les suivantes :
Dicter des lettres et toute espèce de compositions littéraires sans avoir besoin d’un sténographe ;
Publications de livres phonographiques, que des aveugles pourraient comprendre sans aucun effort de leur part ;
Enseignement de l’éloquence en faisant entendre les paroles exprimant les sentiments les plus divers avec un art et une vérité irréprochables ;
Reproduction, avec tout le charme d’une harmonie parfaite, de la musique instrumentale et du chant des grands artistes ;
Constitution des archives de la famille par la conservation des phrases ou des avis remarquables de ses divers membres, et surtout des dernières paroles des mourants ;
Conservation du beau langage par la reproduction exacte de la prononciation normale des articulations difficiles.
Les tubes de cire peuvent être envoyés par la poste dans de petites boîtes construites dans ce but et placés, lorsqu’ils sont arrivés à destination, sur un autre phonographe, où on reproduira les sons devant la personne à laquelle la correspondance est destinée.
Pour répondre à l’objection faite dans le cas où le destinataire de la lettre n’a pas de phonographe, on pourrait établir dans les bureaux de poste des facultatifs phonographes publics, où chacun arriverait avec ses phonogrammes que l’on débiterait pour un prix très modique.

[Almanach du voleur illustré, 1890.]

LE DIABLE DE PAPEFIGUIÉRE

Charles Eisen, Le Diable de Papefiguière, illustration du conte en vers « Le Diable de Papefiguière » de Jean de La Fontaine, 1762. (Version « dénudée »)

En 1674, La Fontaine fait paraître sous son nom, mais sans privilège ni permission, les Nouveaux Contes, recueil licencieux qui lui attire les foudres des censeurs. Dix ans plus tard, afin d’entrer à l’Académie française, il lui faut promettre d’« être sage », selon le mot de Louis XIV, qui s’était opposé à son élection l’année précédente. En 1693, alors qu’il est gravement malade et se croit à l’article de la mort, son confesseur, l’abbé Pouget, lui fait détruire une comédie qu’il était en train d’écrire et exige qu’il renie publiquement ses écrits devant une délégation de l’Académie.

« Monsieur, j’ai prié Messieurs de l’Académie française, dont j’ai l’honneur d’être un des membres, de se trouver ici par députés pour être les témoins de l’action que je vais faire. Il est d’une notoriété qui n’est que trop publique que j’ai eu le malheur de composer un livre de Contes infâmes. En le composant, je n’ai pas cru que ce fût un ouvrage aussi pernicieux qu’il est. On m’a sur cela ouvert les yeux, et je conviens que c’est un livre abominable. Je suis très fâché de l’avoir écrit et publié. J’en demande pardon à Dieu, à l’Église, à vous, Monsieur, qui êtes son ministre, à vous, Messieurs de l’Académie, et à tous ceux qui sont ici présents. Je voudrais que cet ouvrage ne fût jamais sorti de ma plume et qu’il fût en mon pouvoir de le supprimer entièrement. Je promets solennellement en présence de mon Dieu que je vais avoir l’honneur de recevoir, quoique indigne, que je ne contribuerai jamais à son débit ni à son impression. Je renonce actuellement et pour toujours au profit qui devait me revenir d’une nouvelle édition par moi retouchée, que j’ai malheureusement consenti que l’on fit actuellement en Hollande. Si Dieu me rend la santé, j’espère qu’il me fera la grâce de soutenir authentiquement la protestation publique que je fais aujourd’hui, et je suis résolu à passer le reste de mes jours dans les exercices de la pénitence, autant que mes forces corporelles pourront me le permettre, et de n’employer le talent de la poésie qu’à la composition d’ouvrages de piété. Je vous supplie, Messieurs, de rendre compte à l’Académie de ce dont vous venez d’être les témoins. »

Version “couverte”.

LA PEINE DE MORT PAR L’ÉLECTRICITÉ

Les États-Unis attendent avec une extrême curiosité le résultat que fournira une récente et capitale invention, capitale est bien le mot juste, puisqu’il s’agit de l’appareil électrique qui, remplaçant les moyens grossiers usités jusqu’à ces derniers temps, servira à donner la peine de mort.
Voici comment s’écoutent les derniers moments du condamné, avec ce nouveau mode de supplice. 
On enlève les souliers du prisonnier et on leur substitue une paire de brodequins, ressemblant à ceux que portent les soldats. Dans chacune des semelles, une plaque de métal est insérée. Ces deux plaques communiquent avec des fils traversant les talons. Pendant qu’un des aides opère le changement de chaussures, un autre lie les mains de manière qu’elles demeurent devant la poitrine, puis, autour du corps, au-dessous des aisselles, il passe une solide courroie de cuir serrée sur le devant par une boucle et pourvue de chaque côté d’une agrafe.
Sur le sommet de la tête du patient, un troisième aide place une sorte de calotte en ébonite s’adaptant exactement à la forme du crâne et portant au centre un disque de métal. De l’intérieur de ce disque part un fil de cuivre élastique en spirale qui, pressant les régions occipitales, établit un contact parfait. Au moment de coiffer le condamné avec la calotte, on introduira entre les fils de la spirale une éponge imbibée d’eau salée. On sait, en effet, que les solutions salines conduisent bien l’électricité.
La calotte est solidement assujettie à la tête par une mentonnière et par une petite lanière qui joint les tempes.
La toilette achevée, le prisonnier est assis dans une chaise en bois solide, à dossier incliné.
En face de la chaise est placé une sorte de tabouret sur lequel les pieds du condamné s’appuieront. Dès que les pieds du sujet auront trouvé sur le siège leur position convenable, tout l’appareil sera solidement fixé.

Le Petit journal, Supplément du dimanche, 9 avril 1899

Le patient dûment installé sur la chaise, les pieds contre le tabouret, on attachera l’un des fils au disque métallique de la calotte, tandis que l’autre communiquera par les fils sortant des talons avec les semelles des brodequins. Ceci fait, un voile noir est jeté sur le visage du condamné.
Et, à un signal donné, l’exécuteur fera circuler le courant.
Il y a lieu de croire que si le courant est suffisamment en rapport avec la constitution physique du condamné, celui-ci ne ressentira rien.
En effet, pour qu’une sensation quelconque nous devienne perceptible, c’est-à-dire pour qu’elle arrive à nos centres nerveux, il faut qu’un temps relativement considérable s’écoule. Or, dans le cas qui nous occupe, on peut presque affirmer que le cerveau aura cessé de fonctionner bien avant que la sensation y soit arrivée, bien avant, par conséquent, que le condamné ait pu sentir le passage du courant à travers son corps.

[Almanach du Voleur illustré, 1890.]

LA FAIM CHASSE LE LOUP DU BOIS

Le loup est un animal solitaire habitué à se receler dans la profondeur des forêts, d’où il ne sort guère, pendant le jour, que sous l’impulsion de la faim.
De là ce proverbe, dont la signification ordinaire est que le besoin de vivre est un énergique stimulant, qui tire l’individu le plus paresseux de son inertie et l’oblige à travailler et à s’ingénier pour se procurer la subsistance nécessaire.
Il signifie aussi que ce besoin impérieux est peu compatible avec le respect du bien d’autrui. La faim, en effet, ne permet pas de raisonner ; il lui faut des aliments avant tout et elle les prend où elle les trouve, quoi qu’il en puisse résulter.
C’est avec raison qu’elle est nommée une mauvaise conseillère, d’après le mot de Virgile, malesuada fames (Æneid., VI, 276). Les conseils qu’elle donne vont souvent plus loin que le vol, ils poussent à une foule d’entreprises criminelles. Le Diable Légion se loge toujours dans les ventres vides, et en fait tellement crier les boyaux que la voix de la conscience ne peut être entendue.
Les Grecs disaient : « Ne te trouve jamais devant un homme qui meurt de faim. »
Le proverbe s’emploie encore dans une acception purement politique pour avertir les chefs des États qu’ils doivent veiller avec le plus grand soin à l’approvisionnement des vivres destinés aux populations ; car, dans les temps de disette, les populations ressemblent aux loups affamés qui courent au pourchas de leur proie jusque dans les villages. Elles envahissent les hôtels des riches, et les livrent au pillage sans qu’elles puissent être contenues par aucune crainte, suivant l’expression de Lucain : Nescit plebes jejuna timere. (Phars., III, 58.)
Terrible réaction de la misère contre la loi et de l’état naturel contre l’état social !

[Cent proverbes, illustrés par Grandville, textes de Trois têtes dans un bonnet, Nouvelle édition revue et augmentée pour le texte par M. Quitard, vers 1870.]