LA GRISETTE (2/2)

Nicolas Eustache Maurin, La Chaumière, 1834, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme ; il marche ainsi appuyé sur cette blanche épaule jusqu’à ce qu’il arrive à être quelque chose, médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l’ambition le gagne, l’amour s’en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux jours ; l’ingrat qu’il est, il l’abandonne à cette misère si facile à porter quand on est deux ; il change ce cœur aimant contre quelques arpents de vigne, ou les quelques sacs d’écus dont se compose une dot de province ; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle ? Elle pleure, elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence, souvent enfin elle se marie. Elle passe ainsi du poëte amoureux au mari brutal, du rire aux larmes, de l’indulgente misère à l’indigence brutale ; tout est fini pour elle ; le papillon devient chrysalide : heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne provision de grisettes et de gamins de Paris.
Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses, de peur de tomber dans l’abîme. Quelle est la rose la mieux épanouie que n’emporte le premier vent qui souffle ? Quel est le fruit mûr qui ne porte son ver rongeur ? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n’est pas la même pour toutes ces charmantes filles ; il en est qui se sauvent par hasard, il en est d’autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu comme l’entendent les moralistes : je veux à ce propos vous raconter l’histoire de Jenny, la bouquetière.
Cette Jenny a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant, comme elle avait un bon cœur et une belle âme, il faut qu’elle ait, sa biographie à part, une part dans ce recueil d’artistes. Jenny a été si utile à l’art !
Je dis Jenny la bouquetière, parce qu’elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant ! Pour le débit des fleurs, il n’y a que deux ou trois bonnes places à Paris : l’Opéra, le soir, quand l’harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les femmes riches et parées s’en vont en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases de l’harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts, des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie académique ; des fleurs de la veille à l’usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n’y avait aucune fortune à espérer pour Jenny.
Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards, des roués de la bourgeoisie qui firent des quolibets à Jenny, qui l’accablèrent de mots à double sens ; mais Jenny ne les comprit pas : le bourgeois libertin est trop laid ! La pauvre fille cependant vendait ses fleurs, mais le commerce allait mal ; il fallait sortir de ce misérable état à tout prix.
Quand je dis à tout prix, je me trompe, non pas au prix de l’innocence, pauvre Jenny ! non pas au prix de cette fortune éphémère et misérable qui s’en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, ma bouquetière ; il y a quelque chose d’innocent à faire avec ta jeunesse et ta beauté ; quelque chose d’innocent à faire, entends-tu bien ? avec ton visage si frais, tes doigts si déliés, ton port si noble, ta taille svelte, et ce pied arabe qui donne une forme charmante à tes mauvais souliers.
Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens ; tiens-toi à distance. Tu n’as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là ma fille, sous ce rayon de soleil qui t’enveloppe de sa blancheur virginale. Oh ! sois muette et calme, laisse-moi t’envelopper d’art et de poésie; tu seras mon idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions de mon voyage d’Italie. Reste là, reste, Jenny, sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon âme, sous mon regard charmé ; que de métamorphoses tu vas subir ! Vierge sainte, on t’adore, les hommes se prosternent à tes pieds ; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus grave, relève tes sourcils arqués, réprime ce sourire ; je te fais reine, grande dame ; après quoi, si tu veux poser ta tête sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu veux t’abandonner à la poétique langueur d’une fille qui rêve, je fais de toi plus qu’une vierge, je te crée la maîtresse de Raphaël ou de Rubens. Pauvre fille, c’est beaucoup plus que si je te faisais la maîtresse d’un roi !
Jenny, inépuisable Jenny ! qu’elle vienne, l’inspiration me saisit et m’oppresse, la fièvre de l’art est dans mes veines ; ma palette est chargée pêle-mêle, ma grossière palette en bois de chêne ; ma brosse est à mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu’on tient en laisse. Viens, il est temps, Jenny. Et Jenny vient, docile comme l’imagination, docile et souple et prête à tout, à tout ce que l’art a d’innocence et de poésie. Allons, Jenny, pose-toi : je veux voir en toi une belle fille grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posèrent pour la statue de la déesse. Tu es belle ainsi, ma jolie Grecque, ma sévère beauté, mon Athénienne aux formes ravissantes ! Et, si je veux changer ma beauté cosmopolite, ma beauté change ; la voilà Romaine, Romaine de l’empire, Romaine comme les Romaines de Juvénal. Allons, Jenny, sors du festin, prête l’oreille aux chants des buveurs, relis-moi l’ode d’Horace à Glycère, à Nééra ; sois belle et riche, étends-toi dans ta litière portée par des esclaves gaulois ; remplace les bauges de l’hiver par l’or de l’été. Mais avant tout, avant de représenter l’ivresse, as-tu déjeuné ce matin, Jenny ? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c’est qu’une pauvre fille qui rêve tout éveillée, et qui rêve pour vous ; vous ne vous imaginez pas tout ce qu’il y a de péril et de difficulté dans cette position fixe d’une pauvre femme qui reste des heures entières immobile, muette, arrêtée ; il faut qu’elle unisse la passion au calme, la colère au calme, l’ivresse au calme, l’amour au calme ! La plus grande des comédiennes, c’est une pauvre fille qui sert de modèle, qui est comédienne tout un jour, comédienne pour un homme tout seul, comédienne à huis clos, comédienne qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de bal, sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une chanson de Béranger. Pauvre, pauvre femme ! Elle passe par tous les extrêmes, selon le caprice de l’artiste : on la brûle, on l’égorge, on l’étouffe, on la met en croix, on la plonge dans mille voluptés orientales ; elle est en enfer, elle est au ciel ; archange aux ailes d’or, prostituée à l’air ignoble ; elle est tout, elle passe par toutes les habitudes de la vie : grande dame, bourgeoise, majesté, divinité de la fable, que voulez-vous ? Et cela sans que personne l’applaudisse, sans un battement de mains, sans la plus petite part dans l’admiration accordée au chef-d’œuvre. On voit le tableau : Que cette femme est belle ! quel regard ! quelle main ! que d’inspirations véhémentes dans cette tête ! On porte l’artiste aux nues, on le comble d’or et d’honneurs, il n’y a pas un regard pour la pauvre Jenny : or c’est Jenny qui a fait le tableau !

Charles Philipon, L’étudiant et la grisette (Dimanche soir), 1928, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Étrange assemblage de beauté et de misère, d’ignorance et d’art, d’intelligence et d’apathie ! Prostitution à part d’une belle personne qui peut sortir chaste et sainte après avoir obéi en aveugle aux caprices les plus bizarres ! C’est que l’art est la grande excuse à toutes les actions au-delà du vulgaire ; c’est que l’art purifie tout, même cet abandon qu’une pauvre fille fait de son corps ; c’est que l’art est aussi favorisé que l’opérateur à qui on livre le cadavre sans repentir et sans remords ; c’est qu’aussi Jenny était douce et modeste autant que jolie ; Jenny était soumise à l’artiste, aveuglément soumise tant qu’il s’agissait de l’art ; mais là s’arrêtait sa vocation. L’artiste redevenait-il un homme, Jenny quittait son rôle brillant, elle redescendait des hautes régions où l’artiste l’avait comme placée à dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux défendre ; Jenny recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs ; elle rejetait sur son beau sein son pauvre mouchoir d’indienne, elle rentrait sa jambe nue dans son bas troué. On n’eût pas respecté la reine ou la sainte : on respectait Jenny.
Ce qu’est devenue Jenny ? Vous voulez le savoir ! Elle a parsemé nos temples de belles saintes qu’adorerait un protestant ; elle a peuplé nos boudoirs d’images gracieuses qui font plaisir à voir, de ces têtes de femmes qu’une jeune femme enceinte regarde si avidement ; elle a donné son beau visage et ses belles mains aux tableaux d’histoire ; sa bienveillante influence s’est fait longtemps sentir dans l’atelier de nos artistes ; avoir Jenny dans son atelier, c’était déjà un gage de succès. Jenny dédaignait l’art médiocre, elle s’enfuyait à écheveler quand elle était appelée par nos modernes Raphaëls ; elle ne voulait confier sa jolie figure qu’au génie, elle n’avait foi qu’au génie. Quand l’artiste favorisé était pauvre, Jenny lui faisait crédit bien volontiers. Aimable fille ! Elle a plus encouragé l’art à elle seule que nos trois derniers ministres de l’intérieur à eux trois ! Mais hélas ! L’art a perdu Jenny, perdu le charmant modèle, perdu sans retour ; l’art est livré à lui-même sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans fortune, sans idéal !
Ce qu’est devenue Jenny ? Elle est devenue ce que deviennent toujours les femmes très-jeunes et très-jolies, heureuse et riche ; elle est à présent ce que sont toujours les femmes très-bonnes, elle est très-aimée, très-respectée, très-fêtée. La grande dame a conservé son amour d’artiste, son dévouement d’artiste, elle est restée un artiste. Elle a quitté, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son châle de hasard ; elle a chargé son cou de diamants ; les tissus de cachemire couvrent ses épaules ; sa robe est brodée, ses bas de soie sont encore à jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie ; elle a des gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l’Orient pour cette peau si parfumée et si douce ; elle a un titre et des laquais. Eh bien ! ne craignez rien, approchez : la grande dame est toujours Jenny, Jenny la bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes un grand artiste, si vous vous appelez Gérard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez ; dites-lui : Jenny, il me faut une main de femme : Jenny vous jettera au nez ses gants de Venise ; dites-lui : Jenny, il me faut de blanches et fraîches épaules ; il me faut un sein qui bat ; Jenny ôtera son cachemire et vous montrera son sein et ses épaules ; dites-lui : Jenny, je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied d’Atalante : Jenny, duchesse, vous prêtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la bouquetière. Bonne fille ! et simple, et ingénue, et dévouée à l’art, aimant la beauté pour elle-même, se félicitant tout haut d’être belle parce qu’elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l’airain, en terre cuite et en plâtre, toujours belle. Que l’art ne s’afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours à l’art ; elle est son bien, elle est toute sa fortune. L’art veut bien la prêter à l’hymen d’un grand seigneur, mais ce n’est qu’un prêt qu’il lui fait : il faut que ce grand seigneur soit toujours disposé à rendre Jenny à l’artiste. C’est une stipulation écrite tacitement dans le contrat de mariage de Jenny.

Illustration de Paul Gavarni, en ouverture du texte de Jules janin.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n’est pas un artiste de talent, s’il était juste, qui ne mît de moitié dans sa gloire et dans sa fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir comme j’ai commencé, trouvez-moi quelque part dans tout l’univers, un petit être ainsi venu au monde, que par le fait même de sa naissance, il soit merveilleusement disposé à toutes choses, aux plus tristes et aux plus gaies, frais sourire, larmes amères, abnégation profonde, travail, paresse, vice et vertu, supportant également tous les excès de la fortune et tous les excès de la misère, d’une parfaite égalité d’humeur au milieu de tant de fortunes changeantes et renversées, aussi heureux dans la bure que dans la soie, aussi à l’aise dans le salon que dans la mansarde, parlant en chantant une belle langue française qui tient à la fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours – grande dame grave et chaste, fille égrillarde et rieuse, poëte, artiste, mondaine, folle de joie, rêveuse, discrète, coquette, amoureuse, modeste, bonne et vive, prête à tout ; et pour tout dire en un mot, véritablement, entièrement et complètement – ; la Grisette de Paris.

[Jules Janin, Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle, 1840.]

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