Archives de catégorie : Concordance des temps

QUE DEVIENDRA-T-IL ?

Influence de la moralité ou de l’immoralité sur la physionomie, dessin par Bertall.

Que deviendra-t-il ce pauvre enfant ? Sera-t-il bon ou méchant, heureux ou malheureux ? Sur ses traits innocents pouvez-vous lire sa destinée ? – Non. Dites-moi plutôt quel est son père, surtout sa mère ? C’est un grand mystère que cette inégalité morale des conditions dès l’entrée de la vie, qui fait que, parmi les enfants, les uns ont pour premiers guides des âmes tendres et vertueuses, les autres des âmes vicieuses, brutales ; mais il est consolant de penser que ces différences doivent devenir de moins en moins considérables sous l’influence de bonnes institutions. L’accroissement de la prospérité publique et une répartition plus égale de l’instruction tendent à diminuer de jour en jour la distance qui sépare les rangs extrêmes de la société. Le progrès le plus essentiel est sans aucun doute celui qui, donnant à tous les citoyens plus de facilité pour se dégager des entraves de l’ignorance, leur permet de choisir, en vertu de la seule détermination de leur volonté éclairée, entre la voie qui conduit au bien et la voie qui conduit au mal : c’est en cela que consiste véritablement la liberté.

[Le Magasin pittoresque, 1847]

FANTAISIE DE GRANDVILLE

L’homme descend vers la brute

Première tête. Sera-t-il bon ? sera-t-il méchant ? Qui peut rien affirmer encore ? Son avenir dépendra surtout de son éducation. Cependant je n’aime pas ce regard, ce sourcil ; il y a là le germe de quelque mauvaise passion.
Deuxième tête. Le germe fatal s’est développé. Les traits expriment déjà l’entraînement au mal, la violence du caractère, la méchanceté, le désordre.
Troisième tête. Tout est perdu ! Le vice domine : il est le maître absolu de cet homme et lui a déjà imprimé sur la face ses stigmates flétrissants.
Quatrième tête. Arrivé à l’excès, le vice perd son énergie. Les muscles se détendent ; l’abrutissement commence.
Cinquième tête. La dégradation est à son dernier terme ; les dernières lueurs de l’intelligence se sont éteintes. Est-ce là un homme ? est-ce une bête ?

L’animal s’élève vers l’homme

Première tête. Un petit chien ; rien de plus.
Deuxième tête. L’instinct s’éveille, se raffine, et déjà ressemble presque à de l’intelligence.
Troisième tête. L’éducation a perfectionné l’instinct ; une certaine bonté naturelle s’est développée. Ces traits respirent la fidélité, le dévouement. Tel homme, se dégradant jusqu’à la férocité, donne la mort à son semblable cet animal se jettera au milieu du fleuve, et, sans souci du péril, sauvera la vie de son maître.
Quatrième tête. Ne lit-on pas dans ces regards expressifs l’attachement, l’amitié ? Ces frémissements de joie et de reconnaissance ne semblent-ils point révéler une sensibilité presque réfléchie ? Plus d’un homme malheureux, isolé, abandonné, aime à s’y tromper, et se fait de l’animal un compagnon qui se réjouit avec lui, s’afflige avec lui, qui partage sa bonne et sa mauvaise fortune.
Cinquième tête. Le voici savant. Il émerveille la foule : il résout des problèmes qui embarrasseraient ses spectateurs. – Charlatanisme à part, n’est-ce pas du moins un sujet d’étonnement légitime qu’il soit arrivé à comprendre jusqu’aux signes les plus imperceptibles de son maître ? Il s’est associé par sa soumission et la douceur de ses instincts à l’intelligence humaine. Il est en somme plus près du bien que du mal, plus près de la lumière que des ténèbres. Que faut-il encore pour que ce voile qui semble couvrir et obscurcir sa pensée se déchire ?

[Texte et illustrations de Jean-Jacques Grandville, Le Magasin pittoresque, 1943.]

GRIPPE ESPAGNOLE ET PORT DU MASQUE : BIS REPETITA

Caricature sur la grippe espagnole dans le journal Le Rire
Excelsior, 10 juillet 1918

En juillet 1918, à l’apparition de la première vague de la grippe dite « espagnole » – parce qu’à ses débuts, seule l’Espagne en parlait dans les journaux –, qui fit près de 400 000 morts en France. , Le Matin, parlant de « maladie à la mode », titrait : « La grippe espagnole a gagné l’Europe. En France, cette influenza est bénigne et elle est guérie en une semaine environ. » En février 1919, au plus fort de la troisième vague, les Américains et les Européens portaient le masque… sauf les Français.

Les prémices de la grippe espagnole en France

Le masque contre la grippe
Un rédacteur de L’Œuvre l’a porté hier sans succès dans Paris

Persuadé que le masque constituait le seul mode de préservation contre la grippe, j’ai voulu le porter le premier à Paris.
Je me suis adressé au professeur Vincent, qui en est à la fois en France le créateur et le promoteur. Entre deux masques – également composés de six épaisseurs de gaze, j’ai choisi le plus léger, partant le plus confortable. Il était, à vrai dire, encore un peu lourd ; mais le professeur Vincent m’a rassuré
— J’ai conçu un modèle plus élégant, que les femmes pourront porter à l’instar d’une voilette.
J’ai tout de même emporté le masque le plus léger et, après m’en être protégé la face, je suis sorti, avec un de nos amis, dans les rues les plus fréquentées de la capitale, certain de ne pas attraper cette redoutable maladie. J’ai pu constater tout d’abord un certain étonnement.
La foule parisienne a eu le triste loisir, depuis quatre ans de guerre, de s’habituer aux figures les plus disparates, aux coutumes les plus étranges…
— Tiens, deux Touareg, a murmuré une fillette instruite…
— Mais non, ma petite fille, fit la maman. Ce sont deux mutilés de la face…
J’ai pris le Métro… Comme à tout voyageur pressé de prendre la rame en partance, l’employée nous a d’abord fermé au nez le portillon. Puis, soudain, prise de compassion:
— Passez quand même, mes pauvres diables : vous l’avez bien gagné.
Et la porte s’est ouverte devant nous.
À Londres, on s’est vite habitué au port des masques. Ce moyen pratique de se préserver de l’épidémie a vite rallié tous les suffrages. Paris n’est pas encore « à la page». J’ai confectionné deux écriteaux qui voulaient gagner les Parisiens à ma cause.
« Le Boche est vaincu, disait l’un, mais la grippe ne l’est pas.»
« Masquez-vous les uns les autres… L’essayer c’est l’adopter », ai-je écrit sur l’autre.
Puis, muni de ces pancartes, tel un homme-sandwich de jadis, j’ai parcouru les boulevards. J’eus un succès d’estime… de curiosité. Mais ce fut tout…. Mon masque ne recueillit aucune approbation flatteuse…
— Est-il possible de s’affubler de la sorte ?
— Ce sont des gens qui craignent la grippe… Pour sûr qu’ils ne sont pas restés à Paris au moment des Berthas…
Au café ou je me suis installé, plus de trois cents personnes ont fait cercle autour de moi. Quelques-unes avaient une attitude hostile. J’ai cependant conservé intacte ma foi au masque protecteur, et j’espère, malgré tout, que mon exemple n’aura pas été vain.
Il aura en tout cas réussi à me procurer une place assise dans le Métro – que dis-je ? quatre places assises –, mes voisins ne se souciant guère d’attraper la grippe dont ils me croyaient atteint.

[Marcel Coulaud, L’Œuvre, 28 février 1919]

Le Rire, 29 mars 1919

Deux semaines plus tard, l’hebdomadaire Le Rire, publiait un pastiche de l’article de L’Œuvre.

La grippe, comme le bolchevisme, continue à semer partout ses dangereux bacilles.
Cette indésirable Espagnole nous entraine dans un bolero macabre qui attend son Albert Dürer. Ollé! ollé! Il est devenu à peu près aussi dangereux d’éternuer dans son mouchoir que dans le panier. Cela commence par un petit rhume et cela finit par trois lignes dans le Temps.
Les médecins nous disent :
— Mettez un masque protecteur !…
Nous voudrions bien, mais nous n’osons pas : personne ne nous donne l’exemple.
Un de nos confrères, affublé d’un masque antimicrobien, s’est aventuré sur les boulevards… Aussitôt, les badauds l’ont pourchassé en criant :
— À la chienlit !…
— Froussard ! Embusqué !
— En voila un qui devait être dans le Midi quand la Bertha nous envoyait ses berlingots!
Le malheureux reporter a failli être conduit au poste.
Voilà cependant comment nous sommes… Nous répétons que la grippe est un fléau, nous sommes inquiets pour les nôtres et pour nous-mêmes, mais nous rougirions de prendre les précautions cependant les plus raisonnables, les plus justifiées.
Nous avons peur d’avoir l’air d’avoir peur.
Il faudrait que, dans quelque cérémonie officielle, de gros bonnets se décidassent à porter ce fameux masque : M. Clemenceau arborait le casque au front; pourquoi n’arborerait il pas le masque au nez ?
De même, au théâtre, des artistes devraient paraitre en scène avec les sept épaisseurs de mousseline exigées par le professeur Vincent. Évidemment, ce serait un peu baroque dans les scènes d’amour et le Baiser, joué avec des masques antimicrobiens, paraitrait bien antiseptique. Mais qu’importe la poésie quand il s’agit d’éviter une broncho-pneumonie !
J’attends la maîtresse de maison, qui, sur ses cartes d’invitation à une soirée dansante, fera graver ces mots : Le masque contre la grippe est de rigueur.
Seulement, vous verrez, personne n’ira…

[Le Rire, 15 mars 1919]