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LA BEAUTÉ ESTHÉTIQUE DE LA TOUR DE 300 MÈTRES

La Tour n’éteint pas l’Exposition de 1889 sous son immensité. Elle la précède, elle l’encadre sous son arc-en-ciel de fer qui rappelle le magnifique viaduc de Garabit, autre chef-d’œuvre de M. Eiffel, autre victoire de ce Maître du fer et de l’acier sur les éléments et sur la matière. On a dit avec raison, en langage vulgaire, que la Tour de 300 mètres était le clou de l’Exposition ; c’est un bon clou qui en attache et en relie les parties et qui en fait valoir l’assemblage.
Au fur et à mesure que la Tour montait, s’étageait, que ses parties s’élevaient plus haut, artistement reliées les unes sur les autres, on a vu le chef-d’œuvre dont les montants semblaient tout d’abord s’élancer au hasard de l’espace, se lasser, prendre ses proportions relatives, se rapetisser en quelque sorte dans sa force et dans sa puissance pour laisser finalement aux yeux du spectateur émerveillé, un vaisseau d’immense cathédrale inconnue, au bas, une flèche d’une audace imprévue et émouvante, au haut.
Voilà l’esthétique de la Tour Eiffel. Ce puissant appareil constructif est logique, compréhensible, voulu. Il est beau, car il est le progrès matérialisé, la force prouvée, l’avenir largement ouvert.
Il n’est pas sans intérêt d’entendre M. Eiffel l’apprécier lui-même. C’est ce qui a eu lieu, dans des circonstances particulièrement intéressantes, le 4 juillet 1888.

Le Comité de la Presse faisant l’ascension du 2ª étage de la Tour Eiffel, le 4 juillet 1888.

La Tour était alors arrivée à la moitié de sa hauteur, aux deux tiers de son œuvre totale, et M. Eiffel avait convoqué les membres de la Presse parisienne à un banquet sur le premier étage. Ils s’y rendirent avec le plaisir d’inaugurer, en quelque sorte, ce grand travail français dont ils avaient sans exception, on peut le dire, apprécié dès le début, l’intérêt et l’originalité.
« Je suis plus habitué, dit spirituellement M. Eiffel, à assembler des fers que des phrases, » et je ne veux pas essayer de vous faire un discours : mais je tiens à vous remercier d’avoir bien voulu venir visiter les travaux de la Tour et vous rendre compte par vous-mêmes de leur avancement, de ce que l’on peut en augurer… 
« Les commencements furent pénibles, et des critiques passionnées autant que prématurées me furent adressées. Je fis de mon mieux tête à l’orage, grâce au constant appui de l’un des vôtres, M. Lockroy, alors Ministre du Commerce et de l’Industrie, et j’essayai, par la bonne marche des travaux de concilier, sinon l’opinion des artistes, du moins celle des ingénieurs et des savants. J’ai tenu à montrer, malgré mon humble personnalité, que la France continuait à tenir l’un des premiers rangs dans l’art des constructions métalliques où, dès l’origine, ses ingénieurs » se sont particulièrement distingués et ont couvert l’Europe des productions de leur talent.
« Vous n’ignorez pas, les grands en effet, que presque tous les grands ouvrages d’art, en Russie, en Autriche, en Italie, en Espagne et en Portugal sont dus à nos ingénieurs français et que c’est avec orgueil, qu’en voyageant à l’étranger on retrouve les traces de leur activité et de leur Science.
« La Tour de 300 mètres est, avant tout, une saisissante manifestation de notre génie national dans l’une de ses formes les plus modernes : c’est là une de ses principales raisons d’être…
« Si j’en juge par l’intérêt qu’elle inspire, tant en France qu’à l’étranger, j’ai lieu de penser que mes efforts n’auront pas été stériles et que nous pourrons faire connaître au monde que la France continue à rester à la tête du Progrès et qu’elle a su, la première, réaliser une entreprise souvent tentée ou rêvée ; car l’homme a toujours cherché à construire des édifices de grande hauteur pour manifester sa puissance : mais il a reconnu bien vite que, de ce côté, ses moyens étaient fort limités. Ce n’est que par les progrès de la Science et de l’art de l’ingénieur, et par ceux de l’industrie métallurgique, qui distinguent la fin de notre siècle, que nous pouvons dépasser, dans cette voie, les générations qui nous ont précédés, par la construction de cette Tour qui sera l’une des caractéristiques de l’industrie moderne, puisqu’elle seule l’a rendue possible. »

Une équipe de monteurs et de riveurs travaillant au 2º étage de la Tour Eiffel.

Il est évidemment impossible de définir avec plus de largeur de vues et d’autorité le rôle important que la Tour de 300 mètres est appelée à jouer comme une sorte de jalon planté dans le domaine hardi des conquêtes de l’esprit moderne. Il n’est pas un des visiteurs du monument immense qui, tout rempli encore de l’impression profonde que cause sa vue, ne partage avec une émotion réelle les sentiments de celui qui l’a si vaillamment conçu et si énergiquement exécuté, et qui ne reste convaincu de ces points qui échappent désormais à la discussion, à savoir que la Tour Eiffel est une conception mécanique de premier ordre, une œuvre artistique dans un domaine artistique nouveau, et que son exécution est une opération glorieuse pour la France et pour l’Humanité.

[Max de Nansouty, La Tour Eiffel de 300 mètres à l’Exposition universelle de 1889 : historique et description, Bibliothèque des actualités industrielles N°25, Bernard Tignol Éditeur, 1888.]

LE COUP DE HACHE

Anonyme. “La femme mystérieuse, Professeur Gauthier”. Lithographie. 1892. Paris, CCØ  musée Carnavalet.

Le truc de la décapitation par la hache, imaginé et combiné par le professeur Gauthier, est effectué aussi sans le concours d’aucune glace. Il est tout à fait saisissant. 
Sur la scène, tendue de noir avec broderies d’argent, comme un catafalque, se trouvent deux billots cylindriques en bois, analogues à ceux qui servirent si longtemps pour les décapitations et qui sont encore employés en Allemagne.
Le bourreau apparaît, sinistre, tout de rouge habillé, l’épée au côté, la hache à la main. Les aides, revêtus de la cagoule, amènent le condamné qui semble plus mort que vif. Ils le font agenouiller devant un des billots : il obéit docilement, paraissant à bout de résistance.
La hache tournoie, s’abat avec un bruit sourd la tête roule dans un panier placé près du billot. Le corps décapité, saignant de l’horrible plaie au cou, est agité par les soubresauts de la mort.
Le public est invité à venir sur la scène, toucher le corps et la tête avant que l’on ne les emporte, pour s’assurer (ô illusion !) qu’il n’y a pas de supercherie.

Voici, pour les initiés, ce qui s’est passé.
L’artiste qui joue le rôle du condamné, au moment où les deux aides le font agenouiller, se trouve un instant caché aux yeux du public. Il en profite, ayant le cou très souple, pour introduire sa tête dans une ouverture cachée sur la face supérieure du billot ; en même temps, un des aides sort de sa cagoule une tête en cire admirablement imitée et la place sur le billot ; elle semble vraiment rattachée au corps du sujet.
Au moment précis où le bourreau abat sa hache, l’artiste se laisse glisser en arrière, d’un coup de reins, et son corps s’allonge, à plat ventre, sur le plancher de l’échafaud : il y trouve une trappe dans laquelle il enfonce sa tête. En même temps, le deuxième aide, passant entre lui et le public, applique contre les épaules un cartonnage représentant un cou coupé. Le cartonnage est bourré d’une éponge imbibée de sang mi-partie liquide, mi-partie coagulé, et cela est si répugnant que personne n’a envie d’y toucher. Les dames curieuses qui viennent voir le corps, et le palper, s’éloignent du cou, en relevant leurs jupes pour ne pas attraper de taches de sang. Le corps est, comme nous l’avons dit, agité par son possesseur de douloureux tressaillements qui font sursauter les visiteurs.
Quant à la tête de cire, le bourreau l’a reprise dans le panier la section du cou est aussi toute sanglante de sang de bœuf. Il la place sur le second billot : elle y est escamotée ; mais, dans ce cylindre de 50 centimètres de hauteur sur 50 centimètres de diamètre, un acrobate de petite taille est recroquevillé. Il passe sa tête au-dehors, par le trou qui vient d’absorber la tête en cire et dont le contour est tout saignant. Son rictus est effrayant ; dans les premiers moments, lorsque quelque spectateur touche la tête, elle ouvre et referme yeux vitreux, des spasmes nerveux la contractent.
Finalement on a bien touché un corps vivant et une tête vivante, « ce qu’il fallait démontrer », comme disent les mathématiciens. Ce truc demande beaucoup de prestesse de la part du bourreau et de ses aides, un cou à épine dorsale des plus complaisantes de la part de l’artiste qui joue le rôle du décapité, et enfin une patience extrême de la part de celui qui reste ratatiné dans le second billot : quelles courbatures lorsqu’il en sort ! Mais le résultat général est obtenu, et il faut savoir souffrir pour l’amour de l’art et pour toucher un bon cachet par représentation.

[Max Champion de Nansouty (1854-1913), Les trucs du théâtre, du cirque et de la foire. Voyage dans les dessous d’un théâtre. Un incendie, un naufrage et une tempête sur la scène. Illusions et comment on les obtient. Acrobates et automates. Les trucs du Cinématographe. Tous les phénomènes expliqués. Librairie Armand Colin, 1909.]