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MARCHANDS, TRAFIQUANTS ET BROCANTEURS DE LA LITTÉRATURE

Grand chemin de la postérité, les romantiques en cortège, Benjamin Roubaud, 1842. © BNF. Dans cette caricature, Victor Hugo mène un cortège échevelé de journalistes et auteurs romantiques : Théophile Gautier, Cassagnac, Wey, Fouché, Eugène Sue, Lamartine, Alexandre Dumas, Soulié, Balzac, Gozlan, Delavigne, Alfred de Vigny, Alphonse Karr, Emile Bayard, Paul de Kock, Briffaut… Lamartine les surplombe.

La littérature française est-elle morte ? Ce débat récurent est aussi vieux que la littérature elle-même… Pour preuve, cette préface des Écrivains modernes de la France du critique Jacques-Germain Chaudes-Aigues publié en 1841. 

La littérature française offre au monde, en ce moment, le plus déplorable spectacle qui puisse être imaginé, le spectacle d’une anarchie telle, qu’une dissolution complète serait préférable.
À part trois ou quatre esprits éminents, qui, bien qu’évidemment découragés, s’efforcent encore de porter le drapeau d’une main ferme, où sont tous ces fiers représentants de l’art moderne dont l’ambition, il y a quelques années, s’annonçait si intrépide et si haute ? Ceux-là, piqués par on ne sait quelle folle mouche, se sont mis en tête, un beau matin, que le char embourbé de L’État ne pouvait se passer de leur aide, et, attelés plus ou moins heureusement aux affaires, ils prennent part, aujourd’hui, d’une façon soit active, soit spéculative, au grand charivari politique dont nous avons la tête rompue ; ceux-ci, après avoir fièrement réclamé, en mainte occasion solennelle, la dispersion des Quarante au milieu des rires et des sifflets de la foule, se frappent la poitrine avec repentir et larmes, maintenant, aux portes de l’Académie ; d’autres, mieux avisés et plus dignes, mais ne se sentant pas de force à tenir seuls la campagne, s’obstinent, depuis longtemps déjà, dans une inaction dédaigneuse ; d’autres enfin, le plus grand nombre, profitant de cette triple désertion, exploitent la situation en hommes moins inquiets de se montrer inspirés que d’être habiles, c’est-à-dire en véritables marchands. 
Je dis marchands, et je trouve l’expression honnête et douce ; c’est trafiquants, c’est brocanteurs que je devrais dire. L’art, en effet, n’a jamais été transformé en branche de commerce avec plus d’impudence que de nos jours. Les productions de l’esprit sont devenues une sorte de matière vile, un produit escomptable, une denrée, comme la farine, la cannelle, ou le poisson. Écrire ! c’est un métier ni meilleur ni pire qu’un autre, à l’heure où nous sommes. On fait un livre tout comme on salerait de la viande ou comme on manierait le rabot, selon la circonstance, sans plus d’inquiétude, sans plus de recueillement ni de gêne, avec l’unique perspective d’une certaine somme de deniers comptants. Plus on va, et moins il devient possible de découvrir dans les œuvres quotidiennes, je ne dis pas du génie, je ne dis pas même du talent – Dieu me garde de tant d’exigence ! –, mais seulement l’ombre d’une idée noble et d’un sentiment sérieux. Depuis un an ou deux, surtout, grâce au succès palpable dont jouissent les maraudeurs de la pensée, le mercantilisme littéraire a pris des proportions tellement effrayantes, que le temple sacré des vieilles Muses, abattu à coups de pioche comme inutile, est décidément remplacé par une boutique et leur autel par un comptoir. 

Grande course au clocher académique, Jean Ignace Isidore GERARD dit GRANVILLE.1839. © BNF

Au milieu d’un tel désordre, on conçoit que la critique ne joue aucun rôle ; à qui et à quoi se prendrait-elle, qui vaille une parole de blâme ou d’encouragement ? Aussi voit-on M. Jules Janin, plume infatigable au service d’un esprit honnête et juste, en être réduit, les trois quarts du temps, à parler de l’oiseau qui chante et du printemps qui s’avance, à propos de tel mélodrame ou de tel vaudeville mort-né ; M. Sainte-Beuve, cœur sympathique, forcé de chercher dans la Suisse française des écrivains qu’il puisse louer sans se compromettre ; M. Philarète Chasles, tête intelligente s’il en fut, exclusivement occupé de cette vaste et belle histoire des littératures comparées qu’il nous fera si bien en pleine Sorbonne, quelque jour.
Je demande humblement pardon de me citer à côté de pareils maîtres, mais force m’est bien de dire que, si je réunis ici en un volume, et avec une sorte d’appareil testamentaire, quelques travaux successivement publiés par moi, depuis environ cinq ans, dans divers recueils périodiques, tels que la Revue de Paris et Artiste, c’est que je crois le silence de la critique nécessaire pour quelque temps. Ce serait une faute grave, à mon sens, d’activer par la résistance une fermentation devenue dangereuse, et qui tombera infailliblement d’elle-même, avant qu’il soit peu. Rentrerai-je dans l’arène, plus tard, par la discussion ou par l’action ? je l’ignore ; et cela, d’ailleurs, n’importe à personne. Tout ce que je tiens à consigner en tête de ce livre, c’est que j’ai voulu, en le composant de morceaux choisis avec scrupule parmi mes Études, le rendre l’expression la moins incomplète possible du mouvement intellectuel de ces dernières années, à commencer par la poésie et à finir par les théories sociales, en passant par l’histoire, le drame et le roman. Si toutes les célébrités de la littérature contemporaine n’y figurent pas, la raison en est que beaucoup d’entre elles ont une signification identique. Ne me proposant rien moins que la rédaction d’un catalogue, il est tout simple que j’aie sacrifié la variété des noms propres à l’unité du sujet.
Relativement à l’esprit qui m’a dirigé dans mon travail, mes explications seront aussi courtes que sincères. À l’époque où j’abordai pour la première fois la discussion littéraire, la critique épigrammatique et la critique poétique étaient glorieusement représentées, mais la critique philosophique ne l’était point : prenant conseil de la nécessité et de mon courage, plutôt que de mes forces, j’embrassai avec ardeur la critique philosophique. Ai-je eu raison ou tort ? Ce n’est pas à moi de le dire. En tout cas, qu’il me soit permis de me retrancher, dès à présent, derrière l’excellence de l’intention.
Dans le sinistre tableau que je traçais si fidèlement tout à l’heure se trouve, en effet, la justification des tendances de ma critique. La cause du mal signalé est trop apparente pour que j’aie besoin de m’y arrêter ici longuement : qui hésiterait à convenir, avec moi que c’est l’absence de toute croyance supérieure, chez le grand nombre de nos écrivains, et de tout lien moral entre eux, qui fait leur perte ? Quand on ne croit plus à Dieu ni aux hommes, quoi de plus naturel que de se diviniser soi-même ? Et comme la logique est inflexible, quoi de plus naturel encore, une fois passé à l’état d’idole, que de vouloir un magnifique autel et de battre monnaie pour le service du culte ? La philosophie seule, évidemment, peut porter remède à un si lamentable état de choses, en reliant tous les hommes, écrivains et autres, au nom d’une foi nouvelle. Le jour où chaque individu ne se regardera plus comme le centre du monde, la crise sera bien près de son terme. Puissé-je contribuer, dans l’étroite mesure de ma puissance, au lever de ce jour !

[Lundi 19 avril 1841. J. CHAUDES-AIGUES, Écrivains modernes de la France.]