Archives de catégorie : Sagesse populaire

LES LOUPS NE SE MANGENT PAS ENTRE EUX

Les méchants s’entendent et ont soin de ne pas se nuire entre eux. Les Italiens disent : Il lupo non mangia della carne di lupo. « Le loup ne mange pas de la chair de loup. »
Voici l’explication qu’on trouve de notre proverbe dans le Traité de la chasse du loup, à la suite de la Véneriede Jacques de Fouilloux : « Quand les loups estant en chaleur suivent la louve, ils exercent cruellement leur férité les uns contre les autres ; hors de là, ils s’entr’aiment, s’entr’entendent et s’entre-suivent comme font larrons en foire. »
Les Latins disaient : Canis non est caninam. « Le chien ne mange pas de la chair de chien.» Proposition plus exacte que celle par laquelle on l’a remplacée, car Buffon assure que les loups s’entre-dévorent et que, si l’un d’eux est grièvement blessé, ils le suivent à la trace de son sang et s’attroupent pour l’achever. Il ajoute qu’il n’y a que le loup qui mange volontiers du loup.
Les Italiens ont encore le proverbe suivant : Il lupo mangia ogni carne e lecca la sua. « Le loup mange de toute chair et lèche la sienne. » Je ne sais s’il faut le prendre pour une confirmation ou pour une réfutation du premier, mais la vérité exige qu’il soit pris dans le sens conforme à l’opinion exprimée par Buffon et par tous les naturalistes.
Les deux hommes-loups, si drolatiquement dessinés par Grandville, sont deux chicanoux de la pire espèce, hurlant à qui mieux mieux dans le prétoire, l’un pour les intérêts de Jean, l’autre pour ceux de Pierre, et, hors de là, déposant leur feinte colère, se pressant les mains, rapprochant leurs museaux, devant la porte d’un restaurant où ils vont s’attabler amicalement, à la grande stupéfaction de Pierre et de Jean, dont la figure bouleversée, à l’aspect inattendu de ce qui se passe, témoigne qu’ils ont bien compris que, sans prendre part au repas, ils seront obligés de payer l’écot.
Cette scène me paraît être la mise en œuvre de l’opinion exprimée, en Auvergne, contre les avocats, dans une phrase proverbiale que voici : « Quand ils plaident, vous croiriez qu’ils vont se mordre et s’avaler ; mais en quittant l’audience, ils vont dîner ensemble et manger l’argent du pauvre plaideur. »

[Cent proverbes, illustrés par Grandville, textes de Trois têtes dans un bonnet, Nouvelle édition revue et augmentée pour le texte par M. Quitard, vers 1870.]

BONJOUR LUNETTES, ADIEU FILLETTES

On dit aussi : les lunettes sont des quittances d’amour. Les deux proverbes signifient également qu’il faut cesser de prétendre aux faveurs des jeunes filles quand on commence à prendre les lunettes.
Le conseil qu’ils donnent était juste et convenable autrefois où la chose n’arrivait guère qu’à un âge avancé ; il l’est beaucoup moins aujourd’hui qu’elle a lieu à une époque de la vie où l’on a le cœur en meilleur état que les yeux, et où l’on est d’autant plus à plaindre qu’en amour on se voit abandonné de tout, sans qu’on veuille renoncer à rien.
Ces proverbes devraient être réservés pour les vieux barbons qui, possédés de la manie de se poser en verts galants, reluquent sans cesse avec des lorgnons ou des binocles toutes les jouvencelles à qui ils savent si bien faire tourner la tête… de l’autre côté. On sent que l’application en serait déplacée à l’égard des jeunes gens pour qui les lunettes sont des objets de nécessité ou des objets de mode.
Ajoutons, puisque l’occasion s’y adonne, que la mode des lunettes fut très répandue en Espagne au commencement du xviie siècle, sous le règne de Philippe III. Elles faisaient partie du costume des gens comme il faut qui croyaient, par cette nouvelle espèce d’insignes, se donner plus de gravité et obtenir plus de considération. Elles étaient proportionnées au rang des personnes. Les grands du pays en mettaient de magnifiques dont les verres présentaient une circonférence double de celle des piastres fortes, et ils y tenaient tant, dit-on, qu’ils ne les quittaient pas même pour se coucher.
Les dames, à leur tour, les avaient adoptées, parce que ce complément de leur parure signalait aussi la noblesse de leur condition, et surtout parce qu’il leur procurait une foule d’avantages qu’il serait trop long de spécifier ; bornons-nous à dire que quelques-unes les portaient afin de passer pour lettrées ou savantes (c’étaient les précieuses du temps, aujourd’hui qualifiées de « bas bleus »), et presque toutes afin d’empêcher les curieux indiscrets de chercher à lire dans leurs yeux les sentiments dont elles étaient affectées. Il n’y en avait point de jeunes et jolies qui ne fussent dans cette catégorie.
On peut supposer que les diverses espèces de lunettes avaient des noms correspondant à leurs divers emplois. Un poète gongoriste appelait celles qui cachaient de beaux yeux les « couvre-feux de l’amour ».

[Cent proverbes, illustrés par Grandville, textes de Trois têtes dans un bonnet, Nouvelle édition revue et augmentée pour le texte par M. Quitard, vers 1870.]

LA FAIM CHASSE LE LOUP DU BOIS

Le loup est un animal solitaire habitué à se receler dans la profondeur des forêts, d’où il ne sort guère, pendant le jour, que sous l’impulsion de la faim.
De là ce proverbe, dont la signification ordinaire est que le besoin de vivre est un énergique stimulant, qui tire l’individu le plus paresseux de son inertie et l’oblige à travailler et à s’ingénier pour se procurer la subsistance nécessaire.
Il signifie aussi que ce besoin impérieux est peu compatible avec le respect du bien d’autrui. La faim, en effet, ne permet pas de raisonner ; il lui faut des aliments avant tout et elle les prend où elle les trouve, quoi qu’il en puisse résulter.
C’est avec raison qu’elle est nommée une mauvaise conseillère, d’après le mot de Virgile, malesuada fames (Æneid., VI, 276). Les conseils qu’elle donne vont souvent plus loin que le vol, ils poussent à une foule d’entreprises criminelles. Le Diable Légion se loge toujours dans les ventres vides, et en fait tellement crier les boyaux que la voix de la conscience ne peut être entendue.
Les Grecs disaient : « Ne te trouve jamais devant un homme qui meurt de faim. »
Le proverbe s’emploie encore dans une acception purement politique pour avertir les chefs des États qu’ils doivent veiller avec le plus grand soin à l’approvisionnement des vivres destinés aux populations ; car, dans les temps de disette, les populations ressemblent aux loups affamés qui courent au pourchas de leur proie jusque dans les villages. Elles envahissent les hôtels des riches, et les livrent au pillage sans qu’elles puissent être contenues par aucune crainte, suivant l’expression de Lucain : Nescit plebes jejuna timere. (Phars., III, 58.)
Terrible réaction de la misère contre la loi et de l’état naturel contre l’état social !

[Cent proverbes, illustrés par Grandville, textes de Trois têtes dans un bonnet, Nouvelle édition revue et augmentée pour le texte par M. Quitard, vers 1870.]