Archives par étiquette : Carticature

GRIPPE ESPAGNOLE ET PORT DU MASQUE : BIS REPETITA

Caricature sur la grippe espagnole dans le journal Le Rire
Excelsior, 10 juillet 1918

En juillet 1918, à l’apparition de la première vague de la grippe dite « espagnole » – parce qu’à ses débuts, seule l’Espagne en parlait dans les journaux –, qui fit près de 400 000 morts en France. , Le Matin, parlant de « maladie à la mode », titrait : « La grippe espagnole a gagné l’Europe. En France, cette influenza est bénigne et elle est guérie en une semaine environ. » En février 1919, au plus fort de la troisième vague, les Américains et les Européens portaient le masque… sauf les Français.

Les prémices de la grippe espagnole en France

Le masque contre la grippe
Un rédacteur de L’Œuvre l’a porté hier sans succès dans Paris

Persuadé que le masque constituait le seul mode de préservation contre la grippe, j’ai voulu le porter le premier à Paris.
Je me suis adressé au professeur Vincent, qui en est à la fois en France le créateur et le promoteur. Entre deux masques – également composés de six épaisseurs de gaze, j’ai choisi le plus léger, partant le plus confortable. Il était, à vrai dire, encore un peu lourd ; mais le professeur Vincent m’a rassuré
— J’ai conçu un modèle plus élégant, que les femmes pourront porter à l’instar d’une voilette.
J’ai tout de même emporté le masque le plus léger et, après m’en être protégé la face, je suis sorti, avec un de nos amis, dans les rues les plus fréquentées de la capitale, certain de ne pas attraper cette redoutable maladie. J’ai pu constater tout d’abord un certain étonnement.
La foule parisienne a eu le triste loisir, depuis quatre ans de guerre, de s’habituer aux figures les plus disparates, aux coutumes les plus étranges…
— Tiens, deux Touareg, a murmuré une fillette instruite…
— Mais non, ma petite fille, fit la maman. Ce sont deux mutilés de la face…
J’ai pris le Métro… Comme à tout voyageur pressé de prendre la rame en partance, l’employée nous a d’abord fermé au nez le portillon. Puis, soudain, prise de compassion:
— Passez quand même, mes pauvres diables : vous l’avez bien gagné.
Et la porte s’est ouverte devant nous.
À Londres, on s’est vite habitué au port des masques. Ce moyen pratique de se préserver de l’épidémie a vite rallié tous les suffrages. Paris n’est pas encore « à la page». J’ai confectionné deux écriteaux qui voulaient gagner les Parisiens à ma cause.
« Le Boche est vaincu, disait l’un, mais la grippe ne l’est pas.»
« Masquez-vous les uns les autres… L’essayer c’est l’adopter », ai-je écrit sur l’autre.
Puis, muni de ces pancartes, tel un homme-sandwich de jadis, j’ai parcouru les boulevards. J’eus un succès d’estime… de curiosité. Mais ce fut tout…. Mon masque ne recueillit aucune approbation flatteuse…
— Est-il possible de s’affubler de la sorte ?
— Ce sont des gens qui craignent la grippe… Pour sûr qu’ils ne sont pas restés à Paris au moment des Berthas…
Au café ou je me suis installé, plus de trois cents personnes ont fait cercle autour de moi. Quelques-unes avaient une attitude hostile. J’ai cependant conservé intacte ma foi au masque protecteur, et j’espère, malgré tout, que mon exemple n’aura pas été vain.
Il aura en tout cas réussi à me procurer une place assise dans le Métro – que dis-je ? quatre places assises –, mes voisins ne se souciant guère d’attraper la grippe dont ils me croyaient atteint.

[Marcel Coulaud, L’Œuvre, 28 février 1919]

Le Rire, 29 mars 1919

Deux semaines plus tard, l’hebdomadaire Le Rire, publiait un pastiche de l’article de L’Œuvre.

La grippe, comme le bolchevisme, continue à semer partout ses dangereux bacilles.
Cette indésirable Espagnole nous entraine dans un bolero macabre qui attend son Albert Dürer. Ollé! ollé! Il est devenu à peu près aussi dangereux d’éternuer dans son mouchoir que dans le panier. Cela commence par un petit rhume et cela finit par trois lignes dans le Temps.
Les médecins nous disent :
— Mettez un masque protecteur !…
Nous voudrions bien, mais nous n’osons pas : personne ne nous donne l’exemple.
Un de nos confrères, affublé d’un masque antimicrobien, s’est aventuré sur les boulevards… Aussitôt, les badauds l’ont pourchassé en criant :
— À la chienlit !…
— Froussard ! Embusqué !
— En voila un qui devait être dans le Midi quand la Bertha nous envoyait ses berlingots!
Le malheureux reporter a failli être conduit au poste.
Voilà cependant comment nous sommes… Nous répétons que la grippe est un fléau, nous sommes inquiets pour les nôtres et pour nous-mêmes, mais nous rougirions de prendre les précautions cependant les plus raisonnables, les plus justifiées.
Nous avons peur d’avoir l’air d’avoir peur.
Il faudrait que, dans quelque cérémonie officielle, de gros bonnets se décidassent à porter ce fameux masque : M. Clemenceau arborait le casque au front; pourquoi n’arborerait il pas le masque au nez ?
De même, au théâtre, des artistes devraient paraitre en scène avec les sept épaisseurs de mousseline exigées par le professeur Vincent. Évidemment, ce serait un peu baroque dans les scènes d’amour et le Baiser, joué avec des masques antimicrobiens, paraitrait bien antiseptique. Mais qu’importe la poésie quand il s’agit d’éviter une broncho-pneumonie !
J’attends la maîtresse de maison, qui, sur ses cartes d’invitation à une soirée dansante, fera graver ces mots : Le masque contre la grippe est de rigueur.
Seulement, vous verrez, personne n’ira…

[Le Rire, 15 mars 1919]