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LA FAIM CHASSE LE LOUP DU BOIS

Le loup est un animal solitaire habitué à se receler dans la profondeur des forêts, d’où il ne sort guère, pendant le jour, que sous l’impulsion de la faim.
De là ce proverbe, dont la signification ordinaire est que le besoin de vivre est un énergique stimulant, qui tire l’individu le plus paresseux de son inertie et l’oblige à travailler et à s’ingénier pour se procurer la subsistance nécessaire.
Il signifie aussi que ce besoin impérieux est peu compatible avec le respect du bien d’autrui. La faim, en effet, ne permet pas de raisonner ; il lui faut des aliments avant tout et elle les prend où elle les trouve, quoi qu’il en puisse résulter.
C’est avec raison qu’elle est nommée une mauvaise conseillère, d’après le mot de Virgile, malesuada fames (Æneid., VI, 276). Les conseils qu’elle donne vont souvent plus loin que le vol, ils poussent à une foule d’entreprises criminelles. Le Diable Légion se loge toujours dans les ventres vides, et en fait tellement crier les boyaux que la voix de la conscience ne peut être entendue.
Les Grecs disaient : « Ne te trouve jamais devant un homme qui meurt de faim. »
Le proverbe s’emploie encore dans une acception purement politique pour avertir les chefs des États qu’ils doivent veiller avec le plus grand soin à l’approvisionnement des vivres destinés aux populations ; car, dans les temps de disette, les populations ressemblent aux loups affamés qui courent au pourchas de leur proie jusque dans les villages. Elles envahissent les hôtels des riches, et les livrent au pillage sans qu’elles puissent être contenues par aucune crainte, suivant l’expression de Lucain : Nescit plebes jejuna timere. (Phars., III, 58.)
Terrible réaction de la misère contre la loi et de l’état naturel contre l’état social !

[Cent proverbes, illustrés par Grandville, textes de Trois têtes dans un bonnet, Nouvelle édition revue et augmentée pour le texte par M. Quitard, vers 1870.]

FANTAISIE DE GRANDVILLE

L’homme descend vers la brute

Première tête. Sera-t-il bon ? sera-t-il méchant ? Qui peut rien affirmer encore ? Son avenir dépendra surtout de son éducation. Cependant je n’aime pas ce regard, ce sourcil ; il y a là le germe de quelque mauvaise passion.
Deuxième tête. Le germe fatal s’est développé. Les traits expriment déjà l’entraînement au mal, la violence du caractère, la méchanceté, le désordre.
Troisième tête. Tout est perdu ! Le vice domine : il est le maître absolu de cet homme et lui a déjà imprimé sur la face ses stigmates flétrissants.
Quatrième tête. Arrivé à l’excès, le vice perd son énergie. Les muscles se détendent ; l’abrutissement commence.
Cinquième tête. La dégradation est à son dernier terme ; les dernières lueurs de l’intelligence se sont éteintes. Est-ce là un homme ? est-ce une bête ?

L’animal s’élève vers l’homme

Première tête. Un petit chien ; rien de plus.
Deuxième tête. L’instinct s’éveille, se raffine, et déjà ressemble presque à de l’intelligence.
Troisième tête. L’éducation a perfectionné l’instinct ; une certaine bonté naturelle s’est développée. Ces traits respirent la fidélité, le dévouement. Tel homme, se dégradant jusqu’à la férocité, donne la mort à son semblable cet animal se jettera au milieu du fleuve, et, sans souci du péril, sauvera la vie de son maître.
Quatrième tête. Ne lit-on pas dans ces regards expressifs l’attachement, l’amitié ? Ces frémissements de joie et de reconnaissance ne semblent-ils point révéler une sensibilité presque réfléchie ? Plus d’un homme malheureux, isolé, abandonné, aime à s’y tromper, et se fait de l’animal un compagnon qui se réjouit avec lui, s’afflige avec lui, qui partage sa bonne et sa mauvaise fortune.
Cinquième tête. Le voici savant. Il émerveille la foule : il résout des problèmes qui embarrasseraient ses spectateurs. – Charlatanisme à part, n’est-ce pas du moins un sujet d’étonnement légitime qu’il soit arrivé à comprendre jusqu’aux signes les plus imperceptibles de son maître ? Il s’est associé par sa soumission et la douceur de ses instincts à l’intelligence humaine. Il est en somme plus près du bien que du mal, plus près de la lumière que des ténèbres. Que faut-il encore pour que ce voile qui semble couvrir et obscurcir sa pensée se déchire ?

[Texte et illustrations de Jean-Jacques Grandville, Le Magasin pittoresque, 1943.]