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FANTAISIE DE GRANDVILLE

L’homme descend vers la brute

Première tête. Sera-t-il bon ? sera-t-il méchant ? Qui peut rien affirmer encore ? Son avenir dépendra surtout de son éducation. Cependant je n’aime pas ce regard, ce sourcil ; il y a là le germe de quelque mauvaise passion.
Deuxième tête. Le germe fatal s’est développé. Les traits expriment déjà l’entraînement au mal, la violence du caractère, la méchanceté, le désordre.
Troisième tête. Tout est perdu ! Le vice domine : il est le maître absolu de cet homme et lui a déjà imprimé sur la face ses stigmates flétrissants.
Quatrième tête. Arrivé à l’excès, le vice perd son énergie. Les muscles se détendent ; l’abrutissement commence.
Cinquième tête. La dégradation est à son dernier terme ; les dernières lueurs de l’intelligence se sont éteintes. Est-ce là un homme ? est-ce une bête ?

L’animal s’élève vers l’homme

Première tête. Un petit chien ; rien de plus.
Deuxième tête. L’instinct s’éveille, se raffine, et déjà ressemble presque à de l’intelligence.
Troisième tête. L’éducation a perfectionné l’instinct ; une certaine bonté naturelle s’est développée. Ces traits respirent la fidélité, le dévouement. Tel homme, se dégradant jusqu’à la férocité, donne la mort à son semblable cet animal se jettera au milieu du fleuve, et, sans souci du péril, sauvera la vie de son maître.
Quatrième tête. Ne lit-on pas dans ces regards expressifs l’attachement, l’amitié ? Ces frémissements de joie et de reconnaissance ne semblent-ils point révéler une sensibilité presque réfléchie ? Plus d’un homme malheureux, isolé, abandonné, aime à s’y tromper, et se fait de l’animal un compagnon qui se réjouit avec lui, s’afflige avec lui, qui partage sa bonne et sa mauvaise fortune.
Cinquième tête. Le voici savant. Il émerveille la foule : il résout des problèmes qui embarrasseraient ses spectateurs. – Charlatanisme à part, n’est-ce pas du moins un sujet d’étonnement légitime qu’il soit arrivé à comprendre jusqu’aux signes les plus imperceptibles de son maître ? Il s’est associé par sa soumission et la douceur de ses instincts à l’intelligence humaine. Il est en somme plus près du bien que du mal, plus près de la lumière que des ténèbres. Que faut-il encore pour que ce voile qui semble couvrir et obscurcir sa pensée se déchire ?

[Texte et illustrations de Jean-Jacques Grandville, Le Magasin pittoresque, 1943.]