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UN BEAU MARIAGE

Le Rire, 16 mars 1907.

J’avais lu l’annonce suivante : « Jeune Écossaise, immaculée, très riche, assurerait à son mari 300 livres chaque mois. Tous renseignements seront donnés à messieurs de physique agréable justifiant honorabilité. Agences s’abstenir, écrire Miss Maud East, 22 Gaz-Street, Edinburgh. »
Impécunieux, je tiquai sur l’annonce, 300 livres ! Autant dire 7 500 francs ! J’entrai sur-le-champ en correspondance.
Un banquier me fournit sur la fortune de Miss Maud d’alléchants renseignements. De son côté, la jeune Écossaise me demanda des références. J’étais bien tranquille, me sachant beau garçon, distingué, charmeur, philosophe, physicien, rimeur, bretteur, musicien et voyageur aérien ; voire, ce qui ne gâte rien, parfait cycliste. Nous échangeâmes des photos. Maud ne m’avait envoyé que sa tête : plutôt moche. Mais il y avait la rente…
Une lettre m’apprit que j’étais agréé, attendu. Je saquai mes petites amies, empruntai les sommes nécessaires au voyage et me présentai, frétillant, chez la petite Maud de mon cœur.
Or, madame, quoi vis-je ?
Une créature énorme, bouffie, la plus grosse miss du monde (in the world). J’esquissai une moue. Maud me dit, engageante :
— Rappelez-vous ce que j’assure à mon mari…
Évidemment, il y avait la rente. J’acquiesçai donc, mais, prudent, lui fis signer ce petit papier : « Miss Maud East assure à son futur mari, et ce, durant toute la vie d’icelui, un minimum de 300 livres par mois, à toucher d’avance, le soir même du mariage. »
— Nous nous épouserons, ajoutai-je, à Paris, où me réclament des conseils d’administration.
Car je brûlais de faire une noce à tous crins avec ma pension mensuelle.
La cérémonie nuptiale se déroula très gentiment, au milieu d’une assistance d’abord ahurie, ensuite rigolante. Aussitôt à la maison, je dis aimablement à mon épaisse moitié:
— Chérie, mes 300 livres, je voudrais les toucher…
— All right, sourit-elle, my love ! Vous pouvez.
— Où ça, mon amour ?
Elle se bidonna :
— Partout sur moi, grosse bébête : les 300 livres, c’est mon poids.

[Henri Falk, Le Rire : journal humoristique, 5 avril 1913.]

JE ME FICHE BIEN DE VOTRE MME SAND…

— Je me fiche bien de votre Mme SAND . . EU qui empêche les femmes de raccommoder les pantalons et qui est cause que les dessous de pied sont décousus ! … Il faut rétablir le divorce ou supprimer cet auteur là !

[Honnoré Daumier, Moeurs conjugales N°6, Le Charivari du 30 juin 1839. CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris]

LUNE DE MIEL

Dessin humoristique Lune de miel
Dessin de H. Gerbault, Le Rire, Journal humoristique paraissant le samedi, 24 novembre 1924. Source : Gallica.

Elle était blonde comme les blés, blanche comme un lys, rose comme les églantines, et possédait des yeux de pervenche, avec, dans le regard, quelque chose de la modeste violette.
Son éducation, des plus distinguées, s’était faite au couvent des Oiseaux. Elle avait pris dans cette honorable institution des habitudes d’une telle réserve, d’une si délicate convenance, qu’on n’osait lui adresser le moindre compliment sur l’éclat de son teint ou les fraises saignantes de ses lèvres sans l’effaroucher violemment.
Son voisin de table l’eût fait rougir en lui passant les asperges.
Inutile de dire qu’une personne aussi susceptible – et prévenue à ce point qu’elle croyait voir dans la chose la plus banale une allusion libertine et malséante – était extraordinairement difficile à courtiser.
On eût plus aisément résolu le problème de la quadrature du cercle.
Cependant Agénor Toutmouillé y réussit.
Non seulement il sut faire accepter à Claire – sans susciter en elle trop de pudique émotion – une déclaration éloquente, mais il sut même se faire aimer.
Tout marchant donc comme sur des roulettes, le jour du mariage fut bientôt fixé.
Agénor invita, comme c’est l’usage, ses amis à venir enterrer ou plutôt noyer sa vie de garçon. Un soir, on prit ensemble une pistache mémorable, suivie d’une visite dans quelques mauvais lieux, dont on passa en revue le personnel.
Mais le lendemain, qui ne fut pas à la noce ? Ce fut ce brave Agénor, quand il éprouva certains picotements d’un mauvais augure.
— Nom de Dieu ! s’écria-t-il en reconnaissant un de ces malaises, suites fréquentes des soirs de bombe.
D’un saut, il fut chez le médecin, lui demander quelque chose pour couper ça dans les vingt-quatre heures.
— Impossible ! fit observer celui-ci. Il faut laisser l’indisposition suivre son cours. D’ailleurs, ce ne sera que l’affaire d’une quinzaine.
— Une quinzaine ! Mais, docteur, je me marie dans trois jours !
— Remettez votre noce.
— Toutes les invitations sont faites ; nous avons des parents et des amis qui viennent de province ; et de quoi ça aurait-il l’air ? Non, docteur, cela ne se peut pas non plus.
— Alors, que voulez-vous que je vous dise ? Contentez-vous… d’embrasser votre femme.
Effectivement, la première nuit de noces, Agénor se contenta d’embrasser sa femme. Mais, en même temps, il la combla de telles caresses, accompagnées de si douces paroles que la jeune femme, ravie, s’imagina que c’était ça le mariage.
Elle s’étonna seulement de la peur et du mystère qu’on se faisait d’un mari, et sans s’émouvoir d’aucune façon, elle rendait baiser pour baiser.
Leur lune miel semblait ne devoir prendre jamais fin, quand le quinzième jour, Agénor, complètement remis, voulut faire réellement acte de mari et entrer en possession, de tous ses droits.
Aussitôt, Claire s’insurgea :
— Mais tu ne m’avais pas dit ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
Et elle se défendait, alarmée de l’énorme sans-gêne de son mari.
Ses directeurs de conscience l’avaient bien prévenue : il ne fallait pas céder quand les époux voulaient initier leurs femmes à de honteux libertinages.
Mais Agénor suivait son idée sans vouloir rien entendre.
Claire, en désespoir de cause, voulut le prendre par la douceur – unie à la fermeté :
— Écoute, lui dit-elle en lui passant les bras autour du cou, sois sage, mon petit Nonor. Demande-moi de l’amour tant que tu voudras, mais, vois-tu… des cochonneries… non, jamais !
Je ne m’étonne plus, après une pudibonderie pareille, que le monde se dépeuple !

[Henri Bachmann, Almanach du vieux marcheur, 1904. ]