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LE COUP DE HACHE

Anonyme. “La femme mystérieuse, Professeur Gauthier”. Lithographie. 1892. Paris, CCØ  musée Carnavalet.

Le truc de la décapitation par la hache, imaginé et combiné par le professeur Gauthier, est effectué aussi sans le concours d’aucune glace. Il est tout à fait saisissant. 
Sur la scène, tendue de noir avec broderies d’argent, comme un catafalque, se trouvent deux billots cylindriques en bois, analogues à ceux qui servirent si longtemps pour les décapitations et qui sont encore employés en Allemagne.
Le bourreau apparaît, sinistre, tout de rouge habillé, l’épée au côté, la hache à la main. Les aides, revêtus de la cagoule, amènent le condamné qui semble plus mort que vif. Ils le font agenouiller devant un des billots : il obéit docilement, paraissant à bout de résistance.
La hache tournoie, s’abat avec un bruit sourd la tête roule dans un panier placé près du billot. Le corps décapité, saignant de l’horrible plaie au cou, est agité par les soubresauts de la mort.
Le public est invité à venir sur la scène, toucher le corps et la tête avant que l’on ne les emporte, pour s’assurer (ô illusion !) qu’il n’y a pas de supercherie.

Voici, pour les initiés, ce qui s’est passé.
L’artiste qui joue le rôle du condamné, au moment où les deux aides le font agenouiller, se trouve un instant caché aux yeux du public. Il en profite, ayant le cou très souple, pour introduire sa tête dans une ouverture cachée sur la face supérieure du billot ; en même temps, un des aides sort de sa cagoule une tête en cire admirablement imitée et la place sur le billot ; elle semble vraiment rattachée au corps du sujet.
Au moment précis où le bourreau abat sa hache, l’artiste se laisse glisser en arrière, d’un coup de reins, et son corps s’allonge, à plat ventre, sur le plancher de l’échafaud : il y trouve une trappe dans laquelle il enfonce sa tête. En même temps, le deuxième aide, passant entre lui et le public, applique contre les épaules un cartonnage représentant un cou coupé. Le cartonnage est bourré d’une éponge imbibée de sang mi-partie liquide, mi-partie coagulé, et cela est si répugnant que personne n’a envie d’y toucher. Les dames curieuses qui viennent voir le corps, et le palper, s’éloignent du cou, en relevant leurs jupes pour ne pas attraper de taches de sang. Le corps est, comme nous l’avons dit, agité par son possesseur de douloureux tressaillements qui font sursauter les visiteurs.
Quant à la tête de cire, le bourreau l’a reprise dans le panier la section du cou est aussi toute sanglante de sang de bœuf. Il la place sur le second billot : elle y est escamotée ; mais, dans ce cylindre de 50 centimètres de hauteur sur 50 centimètres de diamètre, un acrobate de petite taille est recroquevillé. Il passe sa tête au-dehors, par le trou qui vient d’absorber la tête en cire et dont le contour est tout saignant. Son rictus est effrayant ; dans les premiers moments, lorsque quelque spectateur touche la tête, elle ouvre et referme yeux vitreux, des spasmes nerveux la contractent.
Finalement on a bien touché un corps vivant et une tête vivante, « ce qu’il fallait démontrer », comme disent les mathématiciens. Ce truc demande beaucoup de prestesse de la part du bourreau et de ses aides, un cou à épine dorsale des plus complaisantes de la part de l’artiste qui joue le rôle du décapité, et enfin une patience extrême de la part de celui qui reste ratatiné dans le second billot : quelles courbatures lorsqu’il en sort ! Mais le résultat général est obtenu, et il faut savoir souffrir pour l’amour de l’art et pour toucher un bon cachet par représentation.

[Max Champion de Nansouty (1854-1913), Les trucs du théâtre, du cirque et de la foire. Voyage dans les dessous d’un théâtre. Un incendie, un naufrage et une tempête sur la scène. Illusions et comment on les obtient. Acrobates et automates. Les trucs du Cinématographe. Tous les phénomènes expliqués. Librairie Armand Colin, 1909.]