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LUNE DE MIEL

Dessin humoristique Lune de miel
Dessin de H. Gerbault, Le Rire, Journal humoristique paraissant le samedi, 24 novembre 1924. Source : Gallica.

Elle était blonde comme les blés, blanche comme un lys, rose comme les églantines, et possédait des yeux de pervenche, avec, dans le regard, quelque chose de la modeste violette.
Son éducation, des plus distinguées, s’était faite au couvent des Oiseaux. Elle avait pris dans cette honorable institution des habitudes d’une telle réserve, d’une si délicate convenance, qu’on n’osait lui adresser le moindre compliment sur l’éclat de son teint ou les fraises saignantes de ses lèvres sans l’effaroucher violemment.
Son voisin de table l’eût fait rougir en lui passant les asperges.
Inutile de dire qu’une personne aussi susceptible – et prévenue à ce point qu’elle croyait voir dans la chose la plus banale une allusion libertine et malséante – était extraordinairement difficile à courtiser.
On eût plus aisément résolu le problème de la quadrature du cercle.
Cependant Agénor Toutmouillé y réussit.
Non seulement il sut faire accepter à Claire – sans susciter en elle trop de pudique émotion – une déclaration éloquente, mais il sut même se faire aimer.
Tout marchant donc comme sur des roulettes, le jour du mariage fut bientôt fixé.
Agénor invita, comme c’est l’usage, ses amis à venir enterrer ou plutôt noyer sa vie de garçon. Un soir, on prit ensemble une pistache mémorable, suivie d’une visite dans quelques mauvais lieux, dont on passa en revue le personnel.
Mais le lendemain, qui ne fut pas à la noce ? Ce fut ce brave Agénor, quand il éprouva certains picotements d’un mauvais augure.
— Nom de Dieu ! s’écria-t-il en reconnaissant un de ces malaises, suites fréquentes des soirs de bombe.
D’un saut, il fut chez le médecin, lui demander quelque chose pour couper ça dans les vingt-quatre heures.
— Impossible ! fit observer celui-ci. Il faut laisser l’indisposition suivre son cours. D’ailleurs, ce ne sera que l’affaire d’une quinzaine.
— Une quinzaine ! Mais, docteur, je me marie dans trois jours !
— Remettez votre noce.
— Toutes les invitations sont faites ; nous avons des parents et des amis qui viennent de province ; et de quoi ça aurait-il l’air ? Non, docteur, cela ne se peut pas non plus.
— Alors, que voulez-vous que je vous dise ? Contentez-vous… d’embrasser votre femme.
Effectivement, la première nuit de noces, Agénor se contenta d’embrasser sa femme. Mais, en même temps, il la combla de telles caresses, accompagnées de si douces paroles que la jeune femme, ravie, s’imagina que c’était ça le mariage.
Elle s’étonna seulement de la peur et du mystère qu’on se faisait d’un mari, et sans s’émouvoir d’aucune façon, elle rendait baiser pour baiser.
Leur lune miel semblait ne devoir prendre jamais fin, quand le quinzième jour, Agénor, complètement remis, voulut faire réellement acte de mari et entrer en possession, de tous ses droits.
Aussitôt, Claire s’insurgea :
— Mais tu ne m’avais pas dit ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
Et elle se défendait, alarmée de l’énorme sans-gêne de son mari.
Ses directeurs de conscience l’avaient bien prévenue : il ne fallait pas céder quand les époux voulaient initier leurs femmes à de honteux libertinages.
Mais Agénor suivait son idée sans vouloir rien entendre.
Claire, en désespoir de cause, voulut le prendre par la douceur – unie à la fermeté :
— Écoute, lui dit-elle en lui passant les bras autour du cou, sois sage, mon petit Nonor. Demande-moi de l’amour tant que tu voudras, mais, vois-tu… des cochonneries… non, jamais !
Je ne m’étonne plus, après une pudibonderie pareille, que le monde se dépeuple !

[Henri Bachmann, Almanach du vieux marcheur, 1904. ]